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Full text of "The Salon of 1890; one hundred plates in photogravure and etchings"





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AD.OK &CIE. SUCCES5EURS 



Digitized by the Internet Archive 

in 2013 



http://archive.org/details/salonof1890onehu00dayo 



SALON DE 1890 



TIRAGES DE LUXE 



De cette edition 

IL A ETE TIRE 6 I 6 EXEMPLAIRES NUMEROTES 

Qui ont, ete timbres par le Cercle de la Librairie 



4 exemplaires, n° s I a IV, texte et gravures sur Japon, avec suite supplementaire 
de 24 epreuves sur parchemin, avant lettre. 

12 exemplaires, n°s V a XVI, texte et gravures sur Japon, avec suite supplementaire 
de 24 epreuves sur Japon, avant lettre. 

600 exemplaires, n°s 1 a 600, texte et gravures sur Hollande. 



ARMAND DAYOT 



LE SALON DE 1890 



CENT PLANCHES EN PHOTOGRAVURE 



ET A L'EAU-FORTE 



PAR 



GOUPIL & O 




PARIS 

GOUPIL & C IE 

;boussod. valadon & o, successeursi 



BOSTON 
ESTES & LAURIAT 



4 

is- fa 



COPYRIGHT, 189O, BY ESTES & LAURIAT, BOSTON. 




LA PEINTURE 




chaque 
subfiles 



on nombre d'esprits chercheurs consacrent, bien 
en vain, croyons-nous, de precieux instants a 
des reveries hypothetiques sur les destinees des 
« vieilles lunes ». 

Peut-etre emploieraient-ils plus utilement les 
heures de la vie, et interesseraient-ils davantage 
leurs contemporains s'ils s'efforc.aient de resoudre 
cet inquietant probleme que le public se pose 

jour et dont la solution echappe aux deductions les plus 

: « Que deviennent les vieilles toiles ? » 



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2 SALON DE 1890 

En verite je me le demande sans cesse, et je ne puis, meme au 
prix des investigations les plus penetrantes, decouvrir les mysterieuses 
retraites ou viennent, comme dans un port hospitalier, se refugier 
toutes ces pauvres peintures, flottes immenses de croutes dedaignees, 
qui, pendant des annees, errent a Taventure, d'expositions en expo- 
sitions, flagellees partout par l'apre vent de la critique, et qui cessent, 
un beau jour, d'etaler a nos yeux las leur lamentable inanite. Que 
deviennent-elles ? 

Cette pensee me trouble et m'obsede, surtout a la veille d\m nou- 
ve'au Salon, a cette heure exquise de Tannee ou le ciel est baigne 
d'azur, le monde plein de sourires, Fair de chansons, ou la nature 
tout entiere, paree de jeunes et fraiches couleurs, semble revenir a 
la vie avec un large soupir fait de lnaleine des lleurs... Heure benie 
de tous, excepte de Tinfortune critique, triste victime que le monde 
artificiel des images va prendre tout entier et qui, dans la candeur 
presomptueuse de sa conscience, va s'efforcer de fixer le souvenir de 
choses dont Toubli s'emparera demain et dont on cherchera bientot 
vainement les traces. 

La vue d'un petit papier que j'ai en ce moment sous les yeux, et 
ou quelques chiffres, d'une eloquence terrifiante, me font connaitre 
le nombre des toiles et des dessins soumis cette annee a Texamen du 
jury des Champs-Elysees, n'est pas etrangere a Teclosion de ces 
reflexions melancoliques. 

Plaignons Tareopage charge de passer en revue toutes ces choses 
d'art et dont M. Gerome preside avec une si grande autorite les 
laborieux travaux, Puisse-t-il, dans le choix des ceuvres destinees a 
charmer nos regards, etre encore plus severe que juste. Ce vceu 
formule par un critique dont les forces physiques ne sont pas 
toujours a la hauteur de sa bonne volonte, n 1 est pas d\in complet 
desinteressement. Et vraiment je me demande si Hercule, fils de 
Jupiter et d'Alcmene, eut pu resister sans fatigue a un examen 
aussi consciencieux que rapide, de 4,000 toiles et de 2,432 des- 
sins, pastels, gravures..., etc. Car tels sont les chiffres officiels des 







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LA PEINTURE 3 

oeuvres presentees cette annee au Salon du Palais de l'Industrie. 

On pouvait croire qu'apres Teffort excessif fourni par le monde 
des peintres en vue de la grande Exposition de 1889, la production 
artistique se serait un peu ralentie cette annee, et que la Societe des 
artistes aurait eu moins de numeros a inscrire sur son catalogue. 

Une autre cause permettait encore de supposer que les envois 
seraient plus rares cette annee au palais des Champs-Elysees que les 
annees precedentes. G'est la recente creation du nouveau Salon du 
Champ de Mars, dont nous aurons a parler plus loin, et vers lequel 
affluent aussi, nous dit-on, des toiles sans nombre. 

II n'en a rien ete, et a Theure presente tous les locaux susceptibles 
de servir de refuges provisoires aux ceuvres de peinture executees 
depuis un an se couvrent de cadres, de la cimaise a la frise. 

Apres de consciencieuses recherches dans le tas, occupons-nous 
seulement en cette place des quelques tableaux vraiment dignes de 
fixer Tattention par des qualites solides, ou d'interesser le regard par 
Toriginalite de leur execution. 

Nous nous plaisons a croire que le lecteur ne nous tiendra pas 
rigueur de r avoir dispense, a Taide d'un travail de selection assez 
restreint, de se renseigner sur des ceuvres mediocres et sans interet. 



« — ... Alas ! she said 
Bat prove me what is would not do. » 

— Helas ! dit-elle... Mais proavej-moi 
ce queje ne pourrais pas /aire. 

Tennyson. 

II y avait une fois... 

Qifon nous pardonne ce debut de conte bleu. II est absolument 
indispensable a Intelligence du sujet. 

11 y avait une fois, dans le pays d'Ecosse, et a une epoque fort 
eloignee de nous, un certain comte de Coventry, appele Lurish, qui 
rendait ses vassaux tres malheureux. 11 n'etait moyen vexatoire 
auquel il n'eut recours pour remplir d'or ses coffres aux depens 
des infortunes habitants de son comte. 






4 SALON DE 1890 

Un beau jour, ces derniers, las de vivre ecrases sous les plus 
lourdes charges et de mener la plus miserable des vies, se revolterent 
au bruit du prochain prelevement d'un nouveau droit de peage. 

Lurish, comme bien on le pense, entra en grande fureur, et il se 
disposait a chatier cruellement les rebelles quand sa femme , lady 
Godiva, une merveille de grace, de beaute et de candeur, aussi douce 




! 



et aussi compatissante qu'il etait farouche et rapace, se jeta toute en 
larmes a ses genoux, implora le pardon des malheureux sujets et 
supplia son puissant seigneur de ne pas rendre encore plus lourde 
leur misere, par la creation dun nouvel impot. 

Ce barbare, qui etait double dun etourdissant fantaisiste, promit 
tout, mais a une condition. Et quelle condition ! 

« Comtesse, dit-il, je pardonnerai a vos proteges leur insubordi- 



I HEN 




MELANCOLIE 



SALON DE 1890 



LA PEINTURE 5 

nation et je leur ferai raeme grace du nouveau droit de peage, si vous 
consentez a vous promener demain au lever du jour, dans les rues de 
la ville, toute nue sur un cheval. 

— Je consens », repondit doucement la chaste et vaillante com- 
tesse de Coventry, pendant qifune grande rougeur montait a son 
visage. 

Le comte, qui s'imaginait avoir impose une inacceptable condition, 
se trouva tres marri de son imprudence et ordonna a grand son de 
trompe que le jour de Tepreuve « quiconque hasarderait sur sa femme 
un regard indiscret, serait pendu ». 

Un certain Peeping-Tom, petit tailleur bossu et malin, fut le seul 
a oser enfreindre Tordonnance. La tentation etait si forte... 

L'imprudent fut cruellement puni, car a peine avait-il entr'ouvert 
sa lucarne, qu'un rayon de soleil lui entrait dans Toeil, aigu comme 
une fleche. II en devint borgne. Ce fut une nouvelle infirmite dont il 
n'eut d'ailleurs pas longtemps a souffrir, car le lendemain Lurish, 
qui voulait etre seul a connaitre les mysterieux tresors de beaute de 
sa femme, le fit accrocher a une potence. 

Le droit de peage fut supprime, et depuis lors les habitants du 
comte de Coventry venerent le nom de lady Godiva, a Tegal de celui 
d'une sainte. 

Tennyson a chante, dans une de ses plus poetiques legendes, la 
sublime action de la belle comtesse de Coventry, et c'est sans doute 
en lisant le barde anglais que M. Jules Lefebvre a decouvert le sujet 
pittoresque dont il a interprete la touchante originalite dans une 
toile importante, qui obtiendra au Salon un grand succes. 

M. Jules Lefebvre nous represente lady Godiva au moment ou, 
n'ayant d'autre parure que ses longs cheveux d 1 or, elle traverse les 
rues de la ville sur un cheval que conduit a la main une de ses ser- 
vantes. 

L'impression qui se degage de la vue de cette toile, est que 
Tinterpretation de la legende de Tennyson ne pouvait etre faite avec 
une penetration plus grande et une puissance d'evocation plus poetique. 



6 SALON DE 1890 

Comme on sent que Fartiste a du rever longtemps de son motif, en 
caresser, dans une lente preparation intellectuelle, tous les moin- 
dres details, vivre de la vie legendaire de ses personnages , et 
s'eprendre d'une belle passion, tres justifiee d'ailleurs, pour son 
hero'ique comtesse. II n'est guere besoin d'etre dote d'une excessive 
perspicacite pour deviner, a premiere vue, que cette oeuvre remar- 
quable n'est pas nee spontanement d'une lecture. Chaque detail de 
la composition est empreint d'une suggestivite trop grande pour 
n'avoir pas ete longuement medite, et j'avoue, pour ma part, que 
je retrouve , dans la belle toile de M. Lefebvre , lady Godiva telle 
que je l'ai vue passer et repasser, blanche et suave vision, a travers 
les strophes harmonieuses de Tennyson, et je ne puis me la repre- 
senter autrement. 

Si j'ai bonne memoire, le poete anglais raconte que la terrible 
epreuve eut lieu a la premiere lueur du jour, et M. Lefebvre, dans 
la fidelite de son interpretation, nous fait voir lady Godiva devalant 
la grande rue de la ville au milieu de la lumiere cendree du matin 
« aux yeux gris ». La blancheur laiteuse de ses chairs jeunes et 
fraiches resplendit dans la timide clarte de Taube naissante dont 
les voiles, de plus en plus legers, enveloppent doucement les etres et 
les choses, adoucissant les angles et noyant mollement les contours. 

La pittoresque physionomie moyen age de la vieille rue est 
rendue avec un tres grand souci de la verite archeologique. 

Prudemment respectueux des ordres du terrible Lurish, les bour- 
geois de Coventry tiennent leurs portes et leurs fenetres herme- 
tiquement closes . Seul le petit Peeping-Tom , embusque derriere 
sa lucarne entr'ouverte, guette d\in ceil enflamme le passage de la 
blanche promeneuse. L' impression de silence est admirablement 
rendue par le peintre et, dans cette rue deserte, dont toutes les 
maisons semblent abandonnees, on n'entend que le bruit des sabots 
du cheval sur le pave, et la respiration haletante de la suivante, dont 
Tinquietude des traits est magistralement rendue, et dont Failure 
tourmentee depeint si bien Tangoisse de Tame. 



LOBP: 




VOI SINS 






M rut E GARL I 




REPONSE AU PETIT FILS 



DE 1890 



LA PEINTURE 

Quant a lady Godiva , les mains chastement croisees sur sa 
poitrine en fleur, les yeux mi-clos, les levres a peine entr'ouvertes. 
comme dans une priere, le front leve au ciel, elle accomplit hcroi- 
quement son douloureux pelerinage. Et son attitude chaste et tran- 
quille prouve combien la divine creature est loin de songer qu'un ceil 







ardent la regarde , et que sa matinale promenade en deshabille 
complet n'a pas seulement pour temoin la colombe qui voltige pres 
delle, gracieux symbole de la blancheur de son ame et de ses chairs. 
Assurement les apotres exclusifs des theories modernistes ne 
trouveront quune satisfaction tres incomplete dans la vue de cette 
toile, un peu archaique, et dont le sujet chimerique emprunte aux 
ages devolus, est traite dans la formule qui lui convient. 



8 SALON DE 1890 

Quant a nous, pour qui cependant les motifs pris a la vie reelle 
et exprimes avcc une savante originalite ont une attirance toute 
particuliere, nous confessons trcs volontiers que notre large eclectisme 
nous a perm is de contempler, avec une grande joie , cette exquise 
figure de lady Godiva, d'une si parfaite elegance de dessin, d'une 
execution si habile, et qui, nous n'en doutons pas un seul instant, 
comptera parmi les meilleures creations de Jules Lefebvre. 

Les contemplateurs des charmes de la comtesse de Coventry 
au Salon seront nombreux , et ils pourront jouir tout a leur aise 
du spectacle de sa beaute, sans avoir a redouter le triste sort de 
Taudacieux Peeping-Tom. 



Depuis Tepoque deja lointaine ou Decamps exposa sa Chasse 
aux vanneaux et son Soldat de la garde du Vi{ir, deux tableaux 
de la nature et de la vie d'Orient, executes cette fois avec sincerite 
et en dehors de tout caprice d'imagination romantique, par un 
artiste vraiment epris des contrees aimees du soleil , et qui ne 
s'inspirait pas seulement des rimes dorees de Victor Hugo, et des 
recits de Tabbe Michou, le nombre des peintres orientalistes s'est 
considerablement accru. 

Aujourdliui, de veritables legions d'artistes traversent la Medi- 
terranee , assoiffes de Timplacable lumiere, Tame pleine de reves 
ensoleilles. II n'est pas un bateau des grandes compagnies mari- 
times qui ne se rende a Oran, a Alger ou a La Goulette, sans 
porter dans ses flancs un jeune peintre orientaliste et sa fortune. 
L'Etat ne peut attribuer une bourse de voyage a un triomphateur 
du Salon , sans voir aussitot l'elu officiel boucler sa valise a la 
hate et se diriger a la vapeur vers le soleil, pendant que dans 
leurs vieux cadres les Durer, les Hals , les Rembrandt , les Ter- 
burg, le regardent avec melancolie s 'eloigner sans retourner la 
tcte. 



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LA PEINTURE 9 

(Test a grand* peine qu'il se decide a faire un crochet dans 
Tltalie du nord, pour adresser, en passant, un petit salut familier 
a Botticelli, a Raphael et a Leonard. 

Je renouvelais dernierement, pres des reliques du bienheureux 
Bou-Medine, un saint du paradis pour lequel ma veneration est 
tres profonde, un pieux pelerinage. 







C'est un coin du monde vraiment charmant que celui ou 
reposent les restes sacres du marabout. Representez-vous, dans 
un petit village aux maisons blanches , perche sur une colline 
verte (un de ces verts somptueux si chers a Delacroix) et tout 
grouillant de burnous et de ha'iks, une mosquee, tres elegante 
et tres vieille, toute brodee interieurement de versets du Coran, 
tapissee de tentures eclatantes, pleines de fraicheur parfumee, et 
dont le svelte minaret se detache sur Tazur du ciel, presque rouge 



io SALON DE 1890 

au matin , dun blanc timide et tremblant en plein midi , et tout 
rose quand le soleil couchant lui envoie sa derniere caresse du haut 
des vieux remparts de Mansourah. 

Ce petit village, venere de tout Tlslam, et ou les souverains de 
Tlemcen venaient converser autrefois avec les anachoretes, est encadre 
dans une merveilleuse campagne, une vraie campagne biblique herissee 
de monticules mollement arrondis, qu'escaladent, en rangs presses, 
des oliviers et des grenadiers, et coupee de larges etendues vertes et 
blondes, ou Ton cueille des raisins exquis, et ou les epis s'inclinent 
sous le poids des grains. Le pays de Chanaan... 

Pour s'y rendre de Tlemcen, qui en est distante d\ine demi- 
lieue environ, il faut traverser un cimetiere indigene, vaste campo- 
santo de plusieurs kilometres de superficie (car les Arabes n'exhument 
pas les cadavres), ou des generations entieres dorment leur dernier 
sommeil. 

De hautes herbes , grasses et luisantes , parsemees de fleurs 
superbes, recouvrent presque toutes les tombes, sur lesquelles les 
figuiers sauvages, les poivriers au leger feuillage jettent, comme un 
voile, leurs ombres bleues. 

Dans ce pays charmant, tout sourit a la vie, meme la mort. 



Sur cette terre du reve, veritable poeme de la nature, ou toutes 
les harmonies des parfums et des couleurs se confondent dans la 
douce melancolie des souvenirs, j'apercevais a chaque instant, tout 
comme a Cernay, a Barbizon, ou a Pont-Aven, d'immenses parasols, 
sous lesquels s'abritaient des peintres orientalistes tres convaincus, 
accourus de tous les points du monde pour tenter de fixer a jamais 
sur la toile les magiques splendeurs du soleil. 

Dcpuis Decamps, bien des artistes ont traverse les mers pour 
aller demander au soleil d'Afrique d'immortelles inspirations, et 
pour fixer, dans une formule eternelle, la rayonnante magie de 



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3 GRANDS CH1ENS BLANCS DU ROY )) 



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LA PEINTURE i, 

son soleil et les troublantes vibrations de son atmosphere. - - Com- 
bien peu ont triomphe ! Que cle retours decourages et de reves 
detruits ! Citons les vainqueurs : Decamps, Marilhat , Delacroix, 
Fromentin , Gerome , Regnault, Guillaumet. — En trouvez-vous 
d'autres parmi nos peintres franc.ais ? 

Marilhat, Regnault, Guillaumet,... amants passionnes du soleil, 
que la mort abattit dans la fleur de leur vie et dans toute la 
force de leur talent. 

C'est a croire a la legende icarienne... 



Dieu nous garde cependant doser dire- que dans la jeune gene- 
ration de peintres que TOrient attire et qui passent Teau, emportant 
dans leur ame Tardent desir de raconter a leurs malheureux freres 
d'Occident, immobilises dans leurs brouillards gris , les splendeurs 
veloutees des nuits africaines , Tembrasement des collines chauves et 
des blanches solitudes, la majeste farouche des Arabes... nul n'a su 
s'elever a la hauteur de son lumineux sujet. 

De toutes les missions que Tadministration des Beaux-Arts nous 
fait Thonneur de nous confier, une des plus agreables, sans con- 
tredit, est celle qui consiste a examiner les etudes rapportees par 
les boursiers de voyage de leurs promenades artistiques a travers 
le monde, et de faire connaitre, clans des rapports individuels, 
notre opinion sur les travaux de ces jeunes artistes. 

Nous devons declarer que chacun de ces rapports est, en general, 
une constatation tres elogieuse des laborieux efforts de nos lau- 
reats officiels. 

A part de tres rares exceptions, nos boursiers de voyage reviennent 
dans leurs foyers, au bout d'une annee d'absence, surcharges d'etudes 
a Thuile, d'aquarelles, de dessins, de croquis et me me d'impres- 
sions ecrites, du plus haut interet. J'avoue que le plaisir que 
j eprouve a passer en revue toutes ces notes de voyage , d'une 



12 



SALON DE 1890 



etonnante sincerite, et ou le temperament de l'artiste, vivement 
impressionne par des spectacles imprevus, se manifeste d'une fagon 
toute prime-sautiere est tres grand , et je souhaite vivement que 
l'administration des Beaux-Arts se decide a faire, comme pour les 
envois de Rome, une exposition des etudes, souvent tres impor- 
tantes, des boursiers de voyage. La perspective d'une exposition 




pareille ne pourrait, nous en sommes persuade, qu'etre tres agreable 
a ces derniers, et nous croyons sans peine que le public trouverait, 
dans Texamen de ces travaux si sinceres et si varies, une satis- 
faction aussi grande que celle que lui procure la vue des envois 
annuels de la Villa-Medicis. 

II va sans dire que parmi toutes ces etudes rapportees par des 
boursiers de voyage, beaucoup representent des sujets d'Orient. 
La Belgique, la Hollande, l'ltalie, TEspagne, le Maroc, TAlgerie, 



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LA PEINTURE i3 

la Tunisie, telles sont les contrees que, dans une seule annee, tra- 
versent, au pas de course, leur palette au pouce , la plupart de 
nos jeunes et infatigables artistes. 

Mais ce sont surtout ces trois derniers pays qui les gardent 
le plus longtemps. Certains me me d'entre eux, comme MM. Dinet, 
Girardot, Bompard, Paul Leroy, en rapportent une sorte de melan- 
colie nostalgique. Les lumineuses profondeurs du desert ont pour 
eux un irresistible attrait. L'Afrique les tient desormais. lis sont 
de la race des grands peintres dont nous avons cite les noms plus 
haut. lis sont atteints de Timpitoyable mal du soleil, et ils sont 
condamnes a vivre de Leblouissement de ses rayons. 

C'est sur les ceuvres de ces quatre artistes que nous devons 
fixer le plus attentivement le regard, si nous voulons suivre les 
travaux de notre grande ecole orientaliste, interrompue un moment 
par la mort du regrette Guillaumet. 

MM. Dinet et Girardot ayant expose au Champ de Mars, nous 
n'en parlerons que dans la deuxieme partie de cette etude. 



Sous ces titres : les Bouchers (oasis de Chemla) et le Vieux 
C hernia, M. Maurice Bompard expose deux toiles tout a fait remar- 
quables, qui vont, cette annee, mettre son nom en pleine lumiere. 

A vrai dire, nous n'etions pas sans inquietude sur Tavenir de 
M. Bompard, dont nous avions suivi avec le plus vif interet les 
premiers efforts , alors qu'il nous rapportait de Tunis des toiles 
pleines certainernent de qualites et ou se revelait parfois un solide 
temperament de peintre, mais d'une execution souvent trop creuse 
et d'une originalite discutable. Ses derniers envois au Salon n'avaient 
satisfait que tres mediocrement notre curiosite. 

Que M. Bompard en prenne definitivement son parti, il est 
peintre orientaliste dans Lame, et apres nous avoir montre, comme 
il vient de le faire, les Bouchers de Chemla, accroupis au milieu 



,4 SALON DE 1890 

de lcurs tripes saignantes, dans Tombre fraiche de leurs echoppes, 
dont les murs semblent avoir ete ronges par le vent du desert , 
et d'ou Ton apergoit la campagne incendiee, il lui sera bien dif- 
ficile de nous interesser par la peinture de jeunes demoiselles 
faisant leur toilette et se pomponnant la nuque « avant le bois ». 
II faut a son large et lumineux pinceau des sujets plus vibrants 
et plus vigoureux. 

Jusqu'ici les toiles de M. Maurice Bompard , meme les meil- 
leures, comme sa Boucherie tunisienne , son Harem a Grenade, 
choquaient le regard par une exageration regrettable de tons bitu- 
mineux et rougeatres qui detruisaient une partie de la distinction 
generale de Tensemble en alourdissant certains details de la com- 
position , systeme malheureux de coloration dont il est facile de 
deviner les origines, quand on connait les ceuvres du maitre et 
de Televe. 

Aujourd'hui M. Bompard jouit en pleine liberte des bienfaits 
d'une emancipation complete, et il transporte dans Tetude des 
phenomenes lumineux des milieux africains, un procede tout moderne 
d'observation. Ses dernieres toiles ont un aspect general d'une 
realite seduisante. 

Sa vue du Vieux Chemla n'obtiendra pas un moindre succes 
que ses Bouchers. 

(Test aussi, sans doute, a Theureuse et bienfaisante institution 
des bourses de voyage que M. Paul Leroy doit de connaitre et 
d'aimer TOrient, comme ses camarades MM. Dinet, Girardot, Bom- 
pard qui peut-etre n'auraient jamais rejoui nos yeux par la splen- 

deur de leurs compositions africaines , sans la generositc , plus 
intelligente que large, de l'Etat. 

Contrairement a ses confreres en orientalisme, qui se complai- 
sent surtout, ce dont nous les felicitons d'ailleurs, a interpreter avec 
une sinceritc parfaite les tableaux de la vie reelle, M. Paul Leroy 
emprunte de preference ses sujets aux lointaines epoques bibliques. 
Mais il faut lui rendre cette justice qu'il sait , avec une habilete 




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LA PEINTURE i '? 

tres grande, associer dans son oeuvre lc respect de la legende 
et Tamour de la nature. Com me le peintre saxon Frederic LJhde, 
dont les doctrines esthetiques sont tin peu les siennes, il aimc ;i 
nous faire voir ses personnages heroiques ou divins , vivant tres 
humainement , dans des milieux modernes. Aussi , rien de poncif 
dans l'aspect general de ses compositions , rien de suranne dans 
L execution tres originate des details, toujours fort consciencieu- 
sement observes. 

Apres nous avoir montre , il y a quelques annees , dans des 
toiles qui furent tres remarquees au palais des Champs-Elysees, 
Jesus conversant familierement avec les saintes femmes, dans un 
petit salon mauresquc de la Kasbah d' Alger, tapisse CCaiulejos de 
haut gout, puis Samson, prisonnier des Philistins, tournant la meule 
d'un moulin dans un interieur saharien, M. Paul Leroy nous fait 
assister, en 1890, a la Guerison des aveuglcs de Jericho. 

II nous raconte cette histoire extraordinaire dans une vaste toile, 
ou se pressent de nombreux personnages , dont les tres diverses 
attitudes et les vives emotions sont exprimees avec un rare bonheur. 
Nous nous trompons fort si cette importante composition, qui fait 
le plus grand honneur a M. Paul Leroy, ne figure pas bientot 
dans une de nos principales galeries nationales. 

Les fanatiques partisans de la peinture historique , ceux pour 
lesquels le « smite partulos... » de Flandrin, qui s'etale helas ! 
aujourd'hui au musee du Louvre, est le dernier mot du genre, 
reprocheront peut-etre a la toile de M. Paul Leroy de renfermer 
quelques anachronismes archeologiques. lis ne cacheront sans doute 
pas leur surprise en constatant que les citoyens de Jericho sont 
vetus comme de simples Arabes du Tell, et que les aveugles ont 
endosse la djellabab du terrassier marocain, tres a la mode, parait-il, 
chez nos voisins d'Afrique depuis quelques annees seulement. 

Quant a nous, pour qui le sujet choisi n'a qu'un interet secon- 
daire, nous reconnaissons bien volontiers que M. Paul Leroy a su 
draper ses personnages avec un art infini, que l'attitude du Christ 



1 6 SALON DE 1890 

est pleine de grandeur, que le groupe de spectateurs qui assistent 
au miracle est d'une expression juste, d'un ordonnancement fort 
habile et d'un beau dessin , et que Tagenouillement de Taveugle 
qui touche de ses mains tremblantes les pieds du divin docteur , 
est tout un poeme d'adoration reconnaissante. Chacun des person- 
nages de M. Paul Leroy est d'une realite vivante. II a beau ecrire 
au bas de son cadre que la scene qu'il represente se passe a 
Jericho, nous persistons a decouvrir dans les acteurs de cette scene 
de beaux et braves Arbis, rencontres tres vivants dans nos prome- 
nades en Algerie , et le cadre qu'il donne a Taction n'est qu'un 
developpement tres etudie et tres sincere, d'une bonne etude prise 
par un jour de grande chaleur dans les environs de Mascara ou 
de Mostaganem. 

Elle est deja bien loin de nous Tepoque ou M. Gerome rap- 
portait de ses longues peregrinations a travers les pays du soleil, 
ces toiles celebres qui consacrerent definitivement sa renommee 
de peintre orientaliste, et qui s'appellent : Les recrues egyptiennes 
traversant le desert, les Chameaux a I'abreuvoir, puis le Prison- 
nier et la Priere. Depuis ces jours lointains , Tillustre artiste a 
produit bien des ceuvres, inspirees en grande partie par TOrient 
et par l'antiquite grecque et romaine. Certaines, et des meilleures, 
representent des motifs modernes. Son savant pinceau , toujours 
guide dans ses recherches du pittoresque par une brillante ima- 
gination, s'est promene, comme on le voit, a travers tous les sujets de 
tous les temps. Mais la persistance, quasi religieuse, avec laquelle 
il offre depuis quelques annees a nos regards des scenes de la vie 
d'Afrique, indique assez, combien etait profonde en lui la passion 
du soleil. Comme si sa verte vieillesse devait trouver dans ce 
retour vers le passe une vigueur encore plus grande, il revient 
avec une ardeur visible a ses premieres amours, et on devine qu'il 
boit voluptueusement a la source de lumiere ou il puisa la force 
de son talent. 

Sans doute on ne rencontre pas toujours dans ses nouvelles com- 




- 










JTAISIE JAPONAISE 



LAPEINTURE 17 

positions orientates une chaleur dexpression aussi vibrante que 
dans les toiles que nous avons mentionnees plus haut , mais la 
precision du dessin y est toujours aussi grande , et il arrive sou- 
vent, par la magie du souvenir , qui doit avoir d'ailleurs pour 
auxiliaires de precieux documents faits detudes anciennes, a evoquer 
chez le spectateur la vision reelle des pays qu'il a tant aimes. 




A.BROUIL] 



II est, croyons-nous, dans l'oeuvre de Gerome, peu de tableaux 
ou soient resumees, avec plus d'intensite que dans son Abreuvoir, 
qu'il expose cette annee, les qualites qui constituent la caracteristique 
de son talent : une impeccable habilete de composition, une analyse 
raffinee du detail , un dessin d'une etonnante precision , et , ce qui 
toujours fera des tableaux de Gerome des oeuvres d\me incontestable 
personnalite, la vivante expression ethnographique des individus. 



18 SALON DE 1890 

La seconde toile, qui represente un lion lance a la poursuite 
d'une troupe d'antilopes, est d'un interet tres attachant et retiendra 
longuement Tattention du public. Le dangereux plaisir d'assister a 
une chasse de ce genre ne nous a pas encore ete procure jusqu'ici, 
mais la chose ne doit guere se passer differemment, et c 1 est par 
ces bonds prodigieux, qui donnent a Failure du lion, dont Gerome 
a savamment decompose les mouvements, une physionomie si bizarre, 
que le terrible felin doit franchir les distances qui le separent des 
agiles fuyards, emportes dans un nuage de poussiere. 

La scene se passe dans une morne solitude, herissee de mon- 
tagnes arides , ruisselantes de soleil. Jamais M. Gerome n"avait 
mieux rendu, que dans cette toile, toute baignee d'une belle lumiere 
africaine, et ou le roi des animaux fait a peine tache, ces profon- 
deurs du desert, ces immensites lumineuses, insondables comme le 
ciel, et dont il sait si magistralement donner la sensation, sans 
avoir recours, pour cela, a des cadres demesures. 

Nous sommes conduit, a la suite d'une association d'idees assez 
naturelle, a parler ici de M. Georges Rochegrosse, dont le Combat 
de Cailles fait songer involontairement au fameux Combat de coqs 
de Gerome, cette delicieuse fantaisie neo-grecque qui a pris place 
parmi les meilleures ceuvres du maitre. Ce n'est pas que le talent 
tres personnel de M. Rochegrosse subisse Tinfluence de M. Gerome, 
et qu'il y ait entre le Combat de Cailles et le Combat de Coqs 
une analogie de composition evidente. Mais le jeune peintre de 
Vitellius, toujours fidele aux souvenirs du passe, a cru devoir aussi 
donner pour cadre au combat de ses petits lutteurs, casques comme les 
gladiateurs du Pollice verso, un milieu antique, et, comme la belle 
toile de M. Gerome, la precieuse composition de M. Rochegrosse 
est pleine de suaves evocations historiques. 

Le Combat de Cailles dont les dimensions, des plus modestes, 
ne rappellent en rien celles $ Andromaque et de la Mort de Cesar, 
sera fort goute du public , et du meilleur , car la conception en 
est fort spirituelle, le coloris charmant , et le dessin est dune 










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LA PEINTURE 19 

souplesse et d'une precision remarquables. Evidemment M. Roche- 
grosse est en tres grand progres. II est aujourd'hui presque en pleine 
possession de son talent, et nous pouvons predire des maintenant un 
retentissant succes a la Prise de Baby lone, toile d'une importance 
considerable , a laquelle le jeune et laborieux artiste travaille sans 
cesse depuis plusieurs annees , et qui figurera au Salon de 1891. 

Le Combat de Cailles eveillera dans Tesprit de bien des visi- 
teurs le souvenir des compositions d'Alma-Tadema, pour le talent 
archeologique duquel M. Rochegrosse est rempli , sans doute, d'un 
respect profond. 

Jamais le peintre anglais rfa d'ailleurs mieux rendu la durete 
blanche et froide du marbre, que M. Rochegrosse, dans la com- 
position qui nous occupe, et jamais sa prestigieuse virtuosite ne 
s'est exercee avec plus de precision heureuse que celle de M. Roche- 
grosse, lorsque ce dernier a promene son pinceau dans tous les 
details de son precieux tableau. 

Mais la ou le jeune artiste frangais se montre, a notre avis, bien supe- 
rieur au maitre anglais, c'est dans la sincerite de son interpretation. 

II ne se preoccupe pas seulement de la couleur reelle des choses 
qu'il finit toujours par decouvrir , a Taide de savantes et infati- 
gables investigations , mais aussi de la verite des types disparus 
qu'il reussit a reconstituer, grace a de constantes observations syn- 
thetiques faites a travers les descendances abatardies. 

Les Romanies que Rochegrosse nous montre dans le Combat 
de Cailles sont de veritables Romaines de Rome. Elles ont vu le 
jour sur une des sept collines , tandis que les Grecques et les 
Romaines d'Alma-Tadema, sveltes et dedicates figures de Keapsake, 
ont ouvert pour la premiere fois leurs yeux bleus dans les brouil- 
lards anglais. 



M. Gagliardini a pour le soleil un culte si profond, qu'alors 
meme qu'il ne peignait encore que des vues des Vosges, de Picardie 



20 SALON DE 1890 

ct cTAuvergne, il sc laissait voluptueusement eblouir par de chi- 
meriques rayons, et nous connaissons de lui certains coins d'Au- 
vergne et des cours de fermes picardes qui sont incendies de 
lumiere, comme des paysages africains, et sur lesquels passe comme 
un souffle de sirocco. 

Aujourd'hui, les critiques que nous avons eu jadis Toccasion de 
formuler au sujet de l'ensoleillement a outrance de certaines toiles 
de M. Gagliardini tombent d'elles-memes, car en transportant son 
chevalet en pleine Provence , cet artiste , si richement doue , a 
trouve des motifs en parfaite concordance avec l'intensite de sa 
vision. Ses deux vues de Toulon sont d'une belle couleur reelle, 
dans leur eblouissante clarte. 

Tout est lumiere, tout est joie ! 

(Les Rayons et les Ombres. 1 

C'est de ce vers, emprunte pour la circonstance a Victor Hugo, 
que M. H. Fourie s"est inspire pour peindre Timportante compo- 
sition qu'il envoie au Palais des Champs-Elysees. 

L'art de la miniature ne dut jamais attirer beaucoup M. Fourie. 
II nous est difficile de nous le representer cherchant a exprimer sa 
pensee, a Taide de patients efforts, sur une branche d'eventail ou 
sur un couvercle de tabatiere. Son pinceau est fougueux et large, et il 
lui faut de vastes espaces pour peindre ses luxuriantes fantaisies. 

La toile qu'il expose cette annee ne nous semble pas de moindres 
dimensions que le Repas de noce qui , du meme coup , mit en 
lumiere le nom du jeune peintre, et la Kermesse nonnande, ou la 
critique put malheureusement s'exercer avec une liberte tres grande. 

Certes , le theme choisi par M. Fourie pouvait etre soumis a 
un grand nombre d'interpretations bien diverses. 

Cet artiste , toujours amoureux des fetes champetres , debor- 
dantes de vie et de gaiete, a place le vers du poete, comme legende 
explicative, au bas d'une toile ou, sur un fond de vert feuillage, 
en pleine nature, dans le poudroiement eblouissant dune lumiere 
d'ete , passe , en courant , une troupe de jeunes femmes nues , 







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LA PEINTURE 



21 



...lirantes de joie , echevelees... Un seul homme , Tinfortune! et 
core est-il deja mur , represente le sexe fort au milieu de ces 

^huberantes jeunes personnes. Et il y a vraiment, dans cette folle 
i1 «e de chairs blanches et roses, toutes ruisselantes de soleil , 
ie puissante impression de plein air, de chaleur et de vie. 
Le colons triste et lourd de la Kermesse normande , si remplie 





cependant de belles qualites de composition , avait fait naitre en 
nous de serieuses inquietudes sur l'avenir de M. Fourie. La toile 
qu'il expose cette annee nous rassure et nous rejouit. 



L'organisation definitive du Salon etait loin d'etre terminee lorsque 
nous avons revu les epreuves des notes qui precedent. Aujourd'hui 



22 SALON DE 1890 

Installation est complete et inauguration officielle de Texposition 
des Champs-Elysees, qui coincide avec notre retour d'un nouveau 
pelerinage artistique au musee du Prado, a Madrid, vient d'avoir 
lieu suivant les usages traditionnels. 

Eh bien! declarons-le ici en toute sincerite, Taspect general du 
Salon de 1890 est deplorable. 

Un instant nous avons cru devoir attribuer le trop facheux effet 
produit sur nous par le spectacle de la plupart des ceuvres sans nom 
accrochees aux murs du Palais de Tlndustrie, a la vision toute recente 
des Velazquez de Madrid, et des Murillo de Seville, qui emplissait 
encore nos yeux de ses fraicheurs argentees et de ses vapeurs 
d'or. Et nous nous surprenions deja a critiquer Topportunite de 
notre voyage, et a regretter amerement de nous etre mis dans la 
situation difficile d'avoir a parler des Saintes femmes de M. Bou- 
guereau , lorsque nous venions a peine de quitter du regard cet 
inoubliable chef-d'oeuvre, cette merveille des merveilles, qui s'appelle 
Les Fileuses. Mais la manifestation non dissimulee des sentiments 
de la generalite des visiteurs ne tarda pas a nous rassurer en 
nous apprenant que rimpression penible que nous ressentions ne 
provenait pas uniquement d'une inevitable comparaison. 

II est de toute evidence que la scission produite dans la societe 
des artistes devait avoir un contre-coup douloureux au Salon des 
Champs-Elysees, ou nous ne devons plus revoir les ceuvres des 
Meissonier, des Puvis de Chavannes, des Carolus-Duran, des Stevens, 
des Roll, des Besnard, des Carriere, des Dagnan, des Duez, des 
Gervex, des Lerolle, des Cazin, des Osterlind, des Zorn, des Boldini, 
des Thaulow, et de tant d'autres qui, presque tous, doivent leur repu- 
tation chaque jour grandissante, a la personnalite tres vivante de 
leur talent, et a Tindependance de leurs doctrines toutes modernes. 

Bon nombre de jeunes artistes sont demeures fideles au Salon 
des Champs-Elysees, et cependant, phenomene inquietant, la couleur 
generale de cette exposition est surannee, Taspect en est vieillot. 
On y devine trop, a travers des efforts sans nombre, le desir immo- 




I BATTER' 






DE 1890 



LA PEINTURE 2 3 

dere d'obtenir la fameuse medaille, au prix d'une servile imitation 
des maitres. 

Mais ce qui attriste surtout le regard du visiteur, au milieu de 
ces amoncellements de peintures , presque toutes d'une execution 
impersonnelle et d'une conception beotienne , c'est le spectacle 
imprevu d'ceuvres signees de noms celebres et sur lesquelles semble 
s'etre promene un pinceau dirige par une main defaillante. 

La scission, me disait, a Tinstant meme, un des vieux maitres 
des Champs-Elysees, un de ceux dont le talent, toujours jeune 
et puissant, est justement apprecie de tous, n'a pas ete seule a 
compromettre , cette annee, le succes de notre Salon. Elle a eu 
pour puissant auxiliaire X influenza. Ainsi, pour ma part, ajouta 
Texcellent artiste avec un sourire d'une melancolie navree , je n'ai 
pu fournir la moitie de la somme des efforts que je desirais consacrer 
a cette exposition. 

La voila done la vraie cause de la faiblesse exceptionnelle du 
Salon du Palais de l'lndustrie ! 

Dans quelques jours il nous sera permis de comparer les effets 
desastreux produits par cette affreuse influenza sur les travaux des 
exposants des Champs-Elysees et du Champ de Mars. Puissent ces 
derniers avoir supporte avec plus de vigueur les attaques du mal. 



Hatons-nous cependant de reconnaitre que quelques robustes 
temperaments ont pu resister aux atteintes de la grippe , et au 
milieu de toutes ces manifestations morbides d'un art en pleine 
decadence, le talent de M. Detaille se manifeste d'une fagon triom- 
phante dans la grande composition militaire qu'il expose sous ce 
titre : En batterie! — Artillerie de la Garde, regiment monte. 

La toile de M. Detaille represente un colonel d'artillerie de la 
Garde dirigeant, Tepee haute, au galop de son cheval, son regiment 
qui se rue derriere lui, emporte dans un tourbillon de poussiere. 

II y a dans cette ceuvre, qui est d'une allure absolument magis- 



24 SALON DE 1890 

trale, un mouvement extraordinaire, un tumulte de guerre inou'i. 
A la vue de cette fougueuse composition , les ames les plus pai- 
sibles sont secouees par de petits frissons hero'iques et, pour ma 
part, je ne puis la contempler quelques instants sans me croire 
bientot transporte en pleine bataille, au milieu des hennissements 
des chevaux affoles , des commandements rauques des chefs , des 
bruits assourdissants des caissons, des siftlements de la mitraille... 

M. Detaille vient d'ajouter un grand cavalier de plus au sublime 
escadron des illustres chevaucheurs du ciel artistique. Son colonel 
d'artillerie de la Garde imperiale va prendre une place honorable 
dans Tetincelante phalange ou figurent deja le Charles V de Titien, 
le due d'Olivares de Velazquez, le due de Brignole de Van Dyck, 
Tofficier de hussards de Gericault, le Prim d'Henri Regnault... 

M. Detaille ne s 1 est pas borne seulement a executer un por- 
trait equestre. Derriere son superbe cavalier dont la fougueuse 
allure symbolise admirablement la bravoure francaise , apparait , 
entrainee par l'heroisme de son chef, toute une troupe dont chaque 
individualite est bien distincte, bien soigneusement etudiee jusque 
dans le jeu de sa physionomie et dont la masse galopante, lege- 
rement noyee dans le vol de la poussiere, se detache sur un horizon 
merveilleusement eclaire. II y a la, dans la partie de droite de la 
composition, un coin de nature digne du pinceau d\in maitre du 
paysage. 

Mais, a notre avis, la partie du sujet ou le talent de M. Detaille 
s'est exerce avec le plus de talent , peut-etre , est le cheval noir 
du cavalier. J'ai toujours devant les yeux cette admirable bete , 
avec sa tete tourmentee, ses regards fous , ses naseaux d'ou sort 
une tempete, son col renverse, tout glace de sueur et blanc d'ecume. 
Par la puissante realite de ses formes, il n'appartient pas plus aux 
fictions chevalines des maitres espagnols , qu'a celles des roman- 
tiques francais. 

J'imagine que les deliberations du jury charge de decerner la 
medaille d*honneur au Salon de i8qo seraient de courte duree si 







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LA PEINTURE 2 5 

cette distinction pouvait etre encore attribute a M. Detaille , car 
la toile en question n'est pas seulement la plus remarquable du 
palais des Champs-Elysees, mais c'est, a notre avis, une des oeuvres 
capitales du peintre militaire. 

M. Checa ne se complait pas dans la representation de la vie 
moderne. L'actualite le laisse froid, et c'est a des sujets empruntes 
a la mythologie la plus reculee ou aux epoques les plus lointaines 
de rhistoire qu'ii va demander ses inspirations. 

On peut constater tres facilement, cette annee , que ce jeune 
artiste , qui parait destine a relever le prestige dechu de Tecole 
espagnole, est en grands progres. Son Enlevement de Proserpine 
qu 1 il exposait au Salon de 1 889 etait deja rempli de brillantes 
promesses. Mais les inexperiences de dessin y etaient encore trop 
frequentes , et Texecution generate etait souvent empreinte d'une 
hesitation trop visible. 

Ces critiques ne peuvent s'appliquer a la grande composition 
que M. Checa expose cette annee sous ce titre : Course de chars 
a Rome, et qui est vraiment pleine de qualites superbes. Ici sont 
realisees d'une fagon triomphante les promesses contenues dans 
les ceuvres anterieures du jeune artiste Espagnol. Le dessin, tout 
en etant large, est d'une precision vigoureuse ; la couleur est chaude 
et vibrante et Tarrangement du sujet, qui etait rempli de peril- 
leuses difficultes, a ete mene jusqu'au bout avec une habilete de 
composition parfaite. Cette toile fait le plus grand honneur a 
M. Checa, et les visiteurs du musee du Prado pourront sans 
doute la voir bientot dans la meme salle que Jeanne la folle, de 
Pradilla, a moins que, chose vraisemblable, TEtat frangais juge 
convenable de se rendre acquereur de cette belle toile pour la 
faire figurer dans une de nos premieres galeries de province. 

M. Henri Martin, pour la personne et le talent duquel nous 
avons la plus haute estime, est a coup sur un des plus troublants, 
des plus inquietants et des plus deconcertants artistes de notre jeune 
ecole de peinture. 



26 SALON DE 1890 

Apres avoir execute dans la maniere de J. -P. Laurens, son 
maitre, de vastes et tragiques compositions dont Tune, Dante aux 
enfers, lui valut la premiere medaille du Salon et d'autres distinc- 
tions officielles , qui n'eurent d'ailleurs aucune influence facheuse 
sur son ame d'artiste, bien trempee, M. Martin part pour Tltalie, 
puis pour TAfrique. II nous rapporte de ce dernier pays des etudes 
d'une seduisante originalite ou Ton se plait a decouvrir un tempe- 
rament de peintre orientaliste de premier ordre. 

Et nous etions la, tres anxieux et tres impatient, attendant de 
M. Martin un lumineux chef-d'oeuvre, une toile ruisselante de 
soleil, un savant developpement d 1 une de ses belles etudes des 
pays clairs, quand , coup sur coup, il fait passer devant nos yeux 
surpris deux grandes toiles, d'un aspect tres melancolique, inspirees 
par la Divine Comedie, et les Nnits d'Alfred de Musset. 

M. Henri Martin revenait a ses poetes tenebreux et tournait le 
dos au soleil. 

La poesie est une noble inspiratrice. C'eut ete faire preuve d'un 
gout discutable que de critiquer le choix des sujets. II n 1 y avait 
qu'a se resigner et a attendre. 

Aujourd'hui M. Martin semble avoir ferme Toreille pour toujours 
aux voix enivrantes des bardes. L'histoire contemporaine est devenue 
sa muse familiere et ses heros d'antan : Virgile, Dante, Ugolin... 
ont ete remplaces par La Fayette , M. Carnot et des prefets en 
frac. Et ce n'est pas seulement le reve de Tartiste qui a change 
de ciel, mais sa maniere d'ecole s'est aussi completement trans- 
formee. II s'est debarrasse de la tyrannique influence de son maitre 
pour marcher bravement dans les rangs des jeunes audacieux qui 
se figurent, avec raison, que les formules d'art ne sont pas eter- 
nelles. 

M. Henri Martin applique avec une etonnante cranerie, dans 
ses deux dernieres toiles , la Fete de la Federation et le Voyage 
du President de la Republique a Agen, le principe tres moderne 
de la decentralisation a outrance des tons locaux. Nous n'avons a 



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LA PEINTURE 



27 



nous occuper ici que du Voyage du President de la Republique , 
immense tableau, tout baigne cTune lumiere vibrante, ou M. Martin 
nous represente le premier magistrat de France ecoutant de son 
landau presidentiel le compliment d'usage que lui debite , avec 
une assurance toute meridionale, une blonde et charmante fillette. 
La physionomie souriante du principal personnage est rendue 



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avec beaucoup de bonheur. La foule est habilement groupee et 
Tattitude officielle de tous les fonctionnaires de la suite est exprimee 
avec une science d'observation tres spirituelle. 

II est toutefois un reproche qu'on pourrait faire a M. Henri 
Martin , c'est d'avoir , en vertu du principe revolutionnaire qui a 
preside a Texecution de son oeuvre (principe d'une application souvent 
perilleuse), laisse devorer trop egalement, les personnages et le decor 
de la scene par Teparpillement uniforme d'une lumiere violente. 
Sous Teffet de cette clarte dissolvante, le malheureux Jasmin en 



28 SALON DE 1890 

bronze, qui semble ecouter, du haut de son piedestal, le compliment 
de la jeune Agenaise, ressemble a un fantome vaporeux qui va 
disparaitre au moindre souffle. Mais, comme l'a deja dit un critique 
tres judicieux, en parlant de Tceuvre de M. Henri Martin, ce 
qui semble pale et vide sous la lumiere crue du Palais des Champs- 
Elysees, dans un pele-mele de bariolages violents, redevient souvent 
colore et plein dans le cadre blanc et calme d'une ornementation 
architecturale, et il est vraiment difficile, au Salon, de porter un 
jugement definitif sur des ceuvres decoratives qui ont ete faites 
pour un milieu determine. 



Ce que nous venons de dire au sujet du Voyage presidential 
de M. Henri Martin s'applique egalement au plafond de M. Mun- 
kacsy, dont on ne peut guere apprecier sciemment la composition 
dans la lumiere du salon carre ou il figure verticalement expose 
entre d'honnetes portraits de famille et des petits paysages bien 
leches. 

L/ceil le plus familiarise avec les choses de la peinture se trouble 
devant ces attitudes oscillantes ou culbutees, devant ces architectures 
dansantes qui semblent secouees par un terrible tremblement de terre, 
et nous ne consentirons a porter un jugement d'ensemble sur l'im- 
portante composition de M. Munkacsy qu'apres r avoir vue, marou- 
flee, au plafond du musee de l'Histoire de TArt, a Vienne. 

Nous devons cependant reconnaitre que le pinceau de M. Mun- 
kacsy qui , depuis le jour ou nous admirions , sans restriction , 
Milton aveugle dictant le paradis perdu d ses filles, s'etait singu- 
lierement alourdi en se promenant dans les ciels tenebreux du 
Golgotha, a retrouve ses fraiches et delicieuses caresses d'autrefois. 

L" Allegorie de la Renaissance italienne ou le peintre hongrois 
nous represente tous les grands artistes de rimmortelle epoque 
conversant de leurs sujets familiers dans de riches decors de marbre, 



LA PEINTURE 



29 



au milieu de somptueuses nudites, et sous un ciel d'azur glorieux 
ou claquent les ailes de la Renommee, est d'une couleur lumineuse 
et brillante, et 1'air qu'on y respire est frais et leger. 

Vis-a-vis du plafond de M. Munkacsy, dans le grand salon 
carre, se developpe une autre composition allegorique de moindre 
importance, mais qui, cependant, merite qu'on s'y arrete un instant. 
Elle a pour simple legende : La Liberie, et est signee du nom 
de M. Henri Levy. Dans cette toile, M. Levy nous represente la 
Ville de Paris offrant a la Liberte triomphante le sacrifice de ses 
enfants tues en combattant pour elle. Ici, comme dans toutes ses 
compositions, M. Levy fait preuve d'une reelle science du dessin ; 
Tarrangement de ses groupes est d'une habilete consommee , et 
comme toujours ses figures de femmes ont une elegance seduisante 
qui fait songer a certains bas-reliefs de Jean Goujon ; mais pour- 
quoi faut-il que Taspect decoratif de la plupart de ses oeuvres soit 
en grande partie detruit par les violences exasperees d'un coloris 
lourdement empate. M. Henri Levy possede un riche et puissant 
temperament d'artiste, mais qu'il nous permette de penser que 
ses facultes natives et son indiscutable talent s'exerceraient avec plus 
de succes dans un autre genre que dans le genre decoratif ou le 
jeu du pinceau doit etre dirige avec une savante moderation. 

La part prise par M. Jules Breton a la terrible lutte du Palais 
des Champs- Elysees et du Palais du Champ de Mars est des plus 
modestes. Fait tres regrettable pour la Societe des Artistes dont 
le prestige est serieusement atteint cette annee par suite de certains 
evenements quasi-tragiques , aujourd'hui connus de tous , car les 
herauts d'armes ont fait sonner tres haut les trompettes du tournoi 
devant l'Europe anxieuse. 

Nous nous dispenserons de reprendre ici l'historique de cette 
lutte homerique et de livrer au lecteur le secret de nos meditations 
sur les douloureux effets des humaines passions. 

Contentons-nous de juger des coups. 

Hatons-nous toutefois d'ajouter que, par son exposition de cette 



3o SALON DE 1890 

annee, M. Jules Breton ne demerite en rien de Testime de ses 
habituels et fervents admirateurs. 

Nous retrouvons dans ses Lavandieres et dans ses Dernieres 
fleurs le meme souci des formes et des couleurs, la meme poesie 
profonde des ciels et des horizons, la douce melancolie de la nature 
agreste, dont M. Breton est toujours le peintre subtil et attendri. 

Mais peut-etre aurait-il du, et cela pour assurer sinon le succes, 
du moins la retraite de ses compagnons d'armes, et Tempecher de 
ressembler a une debandade, se faire representer au Salon, desor- 
mais fameux, de 1890, par une importante composition, par une 
de ces toiles pleines a la fois de qualites gracieuses et fortes, et 
digne de figurer a une place d'honneur, a cote de la Procession 
dans les bles, du Rappel des glaneuses, des Sarcleuses, du Glanage, 
des Feux de la Saint-Jean. 

J'avoue que nous n'avons ni le courage ni la force de nous livrer 
ici a une analyse critique des deux compositions gelatineuses que 
M. Bouguereau expose sous ces titres : Les Saintes Fenimes au 
tombeau, et Petites mendiantes. 

Le spectacle de cette peinture affadie , deliquescente , ou des 
personnages beatement extatiques, aux chairs molles et desossees, 
essayent de vivre dans un paysage en savon de Marseille, produit 
sur notre constitution physique un efFet penible et insurmontable. 

Que le lecteur soit done assez genereux et assez compatissant 
pour prendre en pitie la delicatesse de notre organisme , et pour 
ne pas trop nous en vouloir de passer si rapidement devant deux 
ceuvres que les milliardaires collectionneurs du Nouveau-Monde 
guettent sans doute , et qui bientot franchiront a tout jamais 
TAtlantique. Ainsi soit-il. 



M. Deyrolle est toujours fidele a la Bretagne, et il excelle vrai- 
ment a nous la representer sous ses aspects les plus pittoresques. 







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LA PEINTURE 3i 

II est non seulement penetre de la poesie sauvage de ses sites , 
dont il sait rendre avec une rare conscience les aspects si divers, 
mais il reussit encore a les animer d'une vie reelle et bien locale 
en y placant des scenes rustiques , toujours d'un tres heureux 
arrangement. M. Deyrolle est de la joyeuse race des vieux peintres 
de kermesses flamandes. Qu'il me permette toutefois de lui faire 
le reproche d'enfermer trop souvent ses compositions anecdotiques 
dans des cadres dont les dimensions font songer a celles de la 
Naissance de Henri IV ou de V Entree des croises a Constantinople. 
Cette annee encore , sa Noce en Bretagne est racontee en trop 
grands caracteres. II est des sujets qui s'affaiblissent dans Texa- 
geration des developpements, et % je sais des scenes champetres de 
Teniers, d'Ostade et de Pieter van Laer, purs chefs-d'oeuvre de 
vie et de couleur, dont on n"a jamais songe a critiquer les modestes 
dimensions. II est vrai que ces vieux maitres se souciaient fort 
peu des distinctions honorifiques, et M. Deyrolle, sans doute, se 
croit contraint, comme la plupart de ses confreres, de manifester 
ses ambitions en couvrant de peinture d'immenses surfaces de toile. 

Cette quasi-obligation , pour les candidats aux medailles , de 
presenter a Texamen du jury des sujets traites dans un vaste 
format, afin que la constatation de leurs laborieux efforts soit plus 
manifeste, est un nouvel argument en faveur de la suppression 
definitive de toutes ces recompenses banales , qui ne peuvent 
etre obtenues qu'au prix de douloureuses capitulations, et dont 
un des plus deplorables resultats est de couvrir le marche artis- 
tique de toiles impossibles a caser dans des galeries particu- 
lieres, et qui trop souvent, helas ! finissent par echouer dans nos 
galeries nationales, grace aux appels desesperes des glorieux lau- 
reats. 

Ceci dit , nous reconnaissons tres volontiers que la toile de 
M. Deyrolle est pleine d'excellentes qualites. Nous ajouterons meme 
que sa Noce en Bretagne est une de ses meilleures compositions. 
La couleur est plus gaie, plus chantante. Son dessin est plus precis. 



3 2 SALON DE 1890 

Les groupes sont cTun tres gracieux ordonnancement ; chacun de 
ses personnages manifeste d'une fagon tres spirituelle sa joie de 
vivre, et toute la composition est tres habilement baignee de la 
douce lumiere du printemps breton. 

Que dire de la Suzanne de M. Andre Brouillet? Certes le sujet 
est piquant, et le gros public s'attarde volontiers devant cette 






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<< scnsationnelle exhibition ». Le spectacle de cette chaste Suzanne 
du Moulin-Rouge, ecoutant d'un air souriant les propos galants des 
deux vieux beaux qui se disputent ses faveurs venales , affriole 
bon nombre de visiteurs du Salon, surtout les dimanches et jours 
de fete. Je ne doute pas du grand succes photographique de cette 
toile. Si c'est ce genre de triomphe que desirait M. Andre Brouillet, 
il doit etre pleinement satisfait. Mais nous connaissons suffisam- 
ment cet artiste, nous avons assez etudie son oeuvre, et nous suivons 







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LA PEINTURE 33 

depuis assez longtemps ses efforts, pour pouvoir affirmer que sa 
Suzanne n'est qu'une simple fantaisie d'un jour d'ennui , dans 
Texecution de laquelle le talent original de Tartiste semble d'ailleurs 
avoir perdu toute son energie native. Nous savons M. Brouillet 
assez amoureux de son art pour pouvoir affirmer qu'il n'a nulle- 
ment renonce a ses austeres inspirations d'autrefois , et que son 
brillant pinceau retrouvera encore toute sa vigueur lumineuse , 
lorsqu'il nous racontera la vie robuste des rudes travailleurs des 
champs, bronzes par le grand air et les caresses du soleil. 

La muse de M. Maurice Leloir n'est pas toujours souriante. 
Le sujet traite cette annee par cet artiste de talent appartient 
encore aux epoques qu'il affectionne , mais il est singulierement 
sombre et tragique. M. Maurice Leloir nous fait assister a une 
chasse aux protestants au lendemain de la revocation de l'edit de 
Nantes. La toile represente une vue sauvage des Cevennes. Un 
groupe de fugitifs s'est cache derriere des rochers, esperant echapper 
aux recherches des soldats du marechal de Villars. Mais la retraite 
est decouverte, et les soldats s'avancent en poussant des cris de 
joie. Le peintre a bien exprime, dans son groupe des fugitifs, 
Theroisme et la terreur. Sous ce ciel en deuil, au milieu de ces 
montagnes nues, dans ce decor a la Salvator Rosa, cet episode 
de la plus hideuse de nos guerres civiles prend un caractere tra- 
gique de reelle grandeur. La toile de M. Maurice Leloir est d'une 
belle couleur historique. 

Les peintres ordinaires des sujets militaires , MM. Grolleron , 
Boutigny, Marius Roy, sont represented au Salon par de petites 
toiles episodiques ou anecdotiques qui ont le don precieux d'inte- 
resser tous les visiteurs du palais des Champs-Elysees. Celle de 
M. Grolleron, dont Texecution, sans perdre de sa vigueur, s'est 
legerement affinee, est particulierement interessante. Cette toile, qui 
porte pour titre : Retour de reconnaissance, nous montre une com- 
pagnie de ligne defilant dans une campagne monotone, sous un 
ciel clair et brulant. Elle rentre au camp d\m pas lent et attriste, 



34 SALON DE 1890 

car au premier rang marchent deux soldats qui portent sur une 
civiere le cadavre de Tofficier qui commandait r expedition. Toutes 
les attitudes sont mornes, toutes les expressions sont soucieuses, 
et la presence des uhlans prisonniers ne peut distraire la pensee 
des soldats de la perte de leur chef. Ce petit drarae militaire est 
conte avec une emotion communicative. 

Le sujet traite par M. Marius Roy n'a rien de dramatique. 
Nous assistons , dans la Journee finie, au plaisant spectacle d'une 
joyeuse causerie d'artilleurs, assis en cercle au pied d'une redoute 
ou s'allongent , pointes vers Thorizon, les cols minces et bronzes 
de canons, dernier modele, sur le repos menacant desquels veille, 
sabre au bras, une sentinelle d\ine allure tout a fait epique. La 
faconde du principal orateur du groupe, contraste d'une fagon tres 
humoristique avec le silence effrayant des canons. Et cependant, 
bien que le conteur paraisse de fort joyeuse humeur, et que son 
recit soit du plus haut interet, la fatigue de la journee a ete si 
grande, que deux ou trois de ses auditeurs ont seuls la force de 
Tecouter, bouche bee. Les autres s'endorment lourdement, et leur 
lassitude est si grande, que la batterie tout entiere pourrait tonner 
sans les reveiller. Une douce lumiere crepusculaire a travers laquelle 
brille deja le croissant de la lune, eclaire cette jolie petite scene 
de la vie militaire, que le peintre a placee dans un paysage d'une 
belle execution. 

Les deux toiles de M. Boutigny : Derniere faction et Surprise 
dans un village, ne nous apprennent rien de nouveau sur le talent 
de cet artiste qui cherche surtout a attirer Tattention du visiteur 
par le choix dramatique du sujet. M. Boutigny ne possede ni Texe- 
cution robuste de M. Grolleron , ni les qualites de colons de 
M. Marius Roy, mais il exeelle a exprimer la realite des mouve- 
ments et des attitudes. Ses compositions sont toujours tres vivantes. 
Les toiles militaires que nous venons de signaler sont certaine- 
ment les meilleures du Salon. Citons cependant encore une puis- 
sante etude executee dans le meme ordre d'idees et signee du 



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LA PEINTURE 



35 



nom d'un jeune artiste de talent, M. Alphonse Chigot. Sous ce 

simple titre : Un heros, M. Chigot nous represente un des episodes 

les plus sublimes de la guerre de 1870. C'est la mort heroique 

de ce turco qui, « reste seul en arriere, sur la lisiere de la foret 

d' Orleans, arrete une 

colonne hessoise par 

cinq decharges succes- 

sives , et tombe crible 

de balles ». M. Chigot 

s'est senti emu au fond 

du coeur a la lecture de 

ce haut fait d'armes , 

presque ignore, et il a 

tres heureusement cele- 

bre, dans sa petite toile 

d'une execution som- 

maire et violente, mais 

d'un superbe coloris, la 

mort sublime de Tobscur 

heros. 

M. de Richemont est 
un mystique. II emprunte 
de preference ses sujets 
aux legendes chretien- 
nes et aux reveries des 
poetes. Nous aimons a 
nous souvenir de la douce impression que nous causa la belle 
et poetique composition qu'il exposa au Salon de 1886, sous ce 
titre : La Legende de sainte Marie de Brabant. II avait exprime 
avec une etonnante souplesse de touche la tendre mysticite de son 
sujet. Je vois encore ses vierges aux formes vaporeuses tournant 
lentement, tres lentement, autour du tombeau de la sainte, avec 
des attitudes gracieusement manierees et encore impregnees d'un 




E LUMINAIS - Rei 



36 SALON DE 1890 

peu dc coquetterie feminine , si legeres , si immaterielles , qu'on 
s'attendait toujours a les voir s'evanouir comme un reve. 

A notre avis, Fceuvre exposee cette annee par M. de Riche- 
mont est encore superieure a celle que nous venons de mentionner. 
II a exprime avec une parfaite harmonie de couleur et de pensee 
une des plus delicieuses scenes du Reve, d'Emile Zola, et sans 
doute le maitre romancier a du etre tres satisfait d'une aussi 
parfaite traduction de son genie. 

Le cadre porte pour legende cette phrase empruntee au livre : 
« Angelique, extasiee, regardait devant elle dans la blancheur de 
la chambre ». J'avoue que cette ceuvre, essentiellement suggestive, 
pleine d'evocations charmantes, est de celles qui retiennent le plus 
longuement mon attention au Salon, car c'est avec un art d'une 
infinie delicatesse et d'une habilete fort grande que M. de Riche- 
mont a donne a son sujet une forme presque palpable dans sa 
vaporeuse et flottante interpretation. 

Le ravissement d' Angelique, qui semble s'immaterialiser dans la 
briilante chaleur de son reve d'amour, ragenouillement extasie de 
Felicien devant la legere et gracieuse apparition de sa maitresse, 
la blancheur des draperies, la douce clarte de la chambre ou luttent 
timidement les premieres clartes de Taube et la mourante lueur de 
la lampe, tout cela est rendu avec un art subtil et une virtuosite 
attendrie. Que M. de Richemont nous permette de lui adresser nos 
plus sinceres felicitations. Sa toile est des plus remarquables et lui 
fait le plus grand honneur. 

Le catalogue nous apprend que le tableau expose cette annee 
par M. Jules Scolbert est destine a decorer la mairie du [Pantheon. 
Cette circonstance explique le choix du sujet, la Vaccination, et 
nous interdit desormais de reprocher a M. Scolbert d'avoir eu 
Timprudente audace de boire a la meme source d 1 inspiration que 
M. Dagnan-Bouveret qui, lui aussi, exposa, il y a quelques annees, 
au Salon, une inoubliable scene de vaccination qui comptera tou- 
jours parmi ses ceuvres les meilleures. 



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LA PEINTURE 



37 



Dans la composition de son sujet, et me me dans l'execution de 
certains details , M. Scolbert a subi l'imperieuse influence de 
M. Dagnan. La chose etait presque fatale. Nous devons cepen- 
dant reconnaitre que la toile de M. Scolbert, tres spirituellement 
concue, est remplie de qualites personnelles. La lumiere y est 
fort habilement distribute, et certains de ses personnages du pre- 
mier plan sont d'une facture savante. 




Sous ce titre : La Nuit de Noel, M. Maurice Pierrey, qui est 
en tres grands progres , expose une composition importante d'un 
beau sentiment et d'une agreable couleur. Ses figures, tres bien 
groupees, sont habilement noyees dans les tenebres transparentes 
d'une nuit pleine d'etoiles. M. Pierrey a ete tres penetre par son 
sujet, et il se degage de sa belle toile une grande impression de 
calme et de recueillement. La figure de sa vierge , doucement 
doree par une aureole mystique, est d'une divine beaute. Mais 



38 SALON DE 1890 

pourquoi M. Pierrey a-t-il si mollement ebauche les chiens de 
ses bergers ? Ces malheureuses betes semblent desossees. Sont-ce 
bien les fideles images des slouglhis muscles et nerveux qui durent 
servir de modele au peintre ? 

Mentionnons aussi les Femmes arabes battant du ble, de 
M. Alexandre Lunois. L'artiste qui a signe cette toile a etudie 
d'une facon bien penetrante le monde arabe. Devant ses person- 
nages aux attitudes si souples et si variees, devant ces larges et 
lumineux espaces ou ils vivent, on a la douce illusion de la realite. 
La caracteristique du talent tres personnel de M. Lunois est dans 
la precision vigoureuse de son dessin. M. Lunois, qui est un jeune, 
peut etre classe, croyons-nous, parmi les peintres d'avenir. 

Apres le bain, de M. Paul Peel, est a coup sur une des plus 
interessantes toiles du Salon, et c'est avec un succes complet que 
cet artiste de grand talent a peint les chairs fines et rosees de 
ces deux bebes nus, debout dans de ravissantes attitudes enfan- 
tines, devant un foyer invisible dont les flammes les habillent de 
reflets ambres. 

Cette toile est remplie de qualites de premier ordre et obtient 
un succes des plus merites aupres des vrais amateurs d'art. 

M. Kaemmerer expose deux petites toiles egalement interes- 
santes, quoique executees dans deux ordres d'idees bien differents. 
Dans Tune et dans Tautre on retrouve la fine coloration , Texecu- 
tion precieuse, et le style agreablement maniere du peintre hol- 
landais. Cependant nous avouons que notre surprise a ete grande en 
apprenant que M. Kaemmerer consacrait parfois ses loisirs d'artiste 
a peindre des vues du Pere-Lachaise, et qu'il dressait volontiers 
son chevalet devant le mur des Federes. Esperons que ce n'est la 
qu'une rapide incursion dans le domaine de la Mort, et que cet 
artiste nous ramenera bientot au milieu des belles et charmantes 
merveilleuses dont il sait si bien, comme ses ancetres Terbug et 
Metza, faire briller les satins et les moires. Que M. Kaemmerer 
n'oublie jamais que c'est au gracieux sourire des belles elegantes 






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TROP CHER 



DE 1890 



LA PEINTURE 3g 

dont il se plaisait autrefois a representer les graces coquettes et 
provocantes, qu'il doit la meilleure part de sa reputation. 

« A la bataille d'Austerlitz, le porte etendard venait de tomber, 
frappe a mort ; le chien Moustache saisit avec ses dents le glo- 
rieux haillon couvert de sang, l'arrache des mains d'un Autrichien 
qui s'en etait deja empare, et le rapporte a sa compagnie. En 
recompense de cette belle action, Moustache fut decore par le 
marechal Lannes. » 

Ainsi s'exprime le lieutenant Jupin dans son interessant ouvrage 
sur les Chiens militaires dans I'armee francaise. Cest de ce recit 
tout a fait epique que s 1 est inspire M. Alexandre Bloch, pour peindre 
l'interessante composition qu'il expose cette annee au Salon et qui 
obtient un succes tres justifie. Le brave Moustache avait son histo- 
rien. II a trouve son peintre et, plus que jamais, l'eternite de sa 
memoire est assuree, comme celle des Muphty, des Annibal, et 
de cet hero'ique chien du Louvre, de ce martyr ignore dont Casi- 
mir Delavigne a chante la vertu dans des vers celebres. Peut-etre 
pouvons-nous nous permettre ici, pour la recreation du lecteur sans 
doute un peu las de peinture, de citer la premiere stance de cette 
etourdissante et suave elegie, qui figure a titre d'exemple dans 
la plupart des anthologies des poetes francais : 

Ce'tait le jour de la bataille, 
II s'elanga sous la mitraille, 

Son chien suivit. 
Le plomb tous deux vint les atteindre. 
Est-ce le maitre qu'il faut plaindre ? 

Le chien survit. 
Passant, que ton front se decouvre ! 
Etc. 



Apres ce repos salutaire dans la poesie, revenons a notre sujet 
en adressant nos eloges a M. Gueldry dont le talent s'affirme de 
plus en plus. La toile qu'il expose sous ce titre : Un jour de 



4 o SALON DE 1890 

regales, est une des meilleures ceuvres du Salon. Les dels, les 
eaux, les verdures y jsont traites avec une tres brillante franchise 
de pinceau, et toute la composition est baignee par une brise 
fraiche et enveloppante. Les groupes des canotiers et des specta- 
teurs sont tres heureusement distribues dans un savant desordre, 
et il s'echappe de toute cette foule en fete une belle rumeur de 
gaiete. Que M. Gueldry nous permette cependant de lui conseiller 
de se livrer a une analyse un peu plus penetrante du visage humain. 
Parfois les expressions de ses personnages sont bien vaguement 
formulees dans un dessin trop hatif. 

M. Haquette ne retrouvera pas, cette annee, le succes que lui 
valurent jadis certaines peintures de scenes maritimes, comme le 
Coup de vent, le Salut ait calvaire. Son immense toile est par trop 
inexpressive. L/ attitude de ses personnages est melodramatique et 
fausse. Sous ce ciel pateux, sur cette mer de platre, aucune brise 
ne souffle. M. Haquette a une revanche a prendre. Nous avons dans 
ses persistants efforts et dans son vigoureux talent, assez de confiance 
pour pouvoir predire qu'il ne s'attardera pas longtemps sous le 
penible effet de son insucces momentane. 

M. Vayson est bien represents au Salon par son Troupeau 
fuyant devant I 'or age et la Fenaison. On sent que son pinceau 
gras et lumineux s'est amoureusement promene dans ces deux com- 
positions ou il a reussi a exprimer, avec un sentiment tres juste, 
la pleine nature dans son agitation et dans son repos. II etait 
difficile de rendre avec une poesie plus intense que dans la Fenai- 
son, le charme infini qui se degage du crepuscule d'ete, cette sorte 
de paix profonde qui gagne la nature entiere avant Tarrivee de 
la nuit dont les premiers voiles estompent deja les derniers mou- 
vements des travailleurs des champs. Tout autre est Taspect de 
la seconde toile. Ici le peintre nous fait assister a un veritable 
drame de la nature. Sous un ciel tenebreux, ou roulent de gros 
nuages noirs chasses par un vent d'orage, fuit un troupeau de 
moutons eperdus que dirige une jeune bergere, qui ne cherche 




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LA PEINTURE 41 

nullement a dissimuler sa terreur. Elle presse sur son cceur lc 
Benjamin du troupeau, un frele agneau que le souffle de la tempete 
emporterait comme un flocon de neige. La fuite de tous ces etres 
effrayes, courant dans une clarte blafarde, est rendue avec une 
grande realite , et on croit entendre le terrible mugissement de 
Forage qui remplit le ciel de sa colere, eparpillant deja dans le 
ciel les feuilles et les fleurs des arbres. 

Ces deux toiles ne pourront que contribuer a affirmer encore 
davantage la reputation de peintre de talent que M. Vayson possede 
depuis de longues annees deja, et que ses efforts, aussi heureux 
que persistants, justifient sans cesse. 

Madame Le Roy-d'Etiolles, dont nous ne connaissions guere 
jusqu'a ce jour le talent que par de gracieux portraits feminins 
traites sous une forme vaguement allegorique, et qui faisaient bien 
plus supposer qu'elle avait appris Tart de peindre dans Tatelier de 
Chaplin que dans celui de M. Benjamin -Constant, semble avoir 
dit adieu a ses elegantes fantaisies, pour regarder de plus pres 
la nature. Nous ne saurions Ten blamer, car sa formule trop 
impersonnelle s'est completement renouvelee et s'est fortifiee d'une 
originalite tres reelle. Sa toile, intitulee Le dimanche, est, dans ses 
modestes dimensions, une des ceuvres les plus interessantes du 
Salon. Elle represente deux vieillards, deux paysans, homme et 
femme, assis sur un banc, en plein air. Les deux personnages se 
detachent sur un fond de verdure. Comme on le voit, le sujet est 
d'une rusticite tres pure et d'une simplicite parfaite. Mais il se 
degage de cette toile une si saine impression de nature et un si 
profond sentiment de recueillement, que volontiers on s'oublie a 
la contempler. L'execution des personnages, dont les attitudes dou- 
cement affaissees sont tres bien rendues, et les vieilles figures 
ravinees admirablement analysees, est ferme et vigoureuse. Toute 
cette composition est baignee d'une bonne lumiere, et l'air y circule 
librement. 

Madame Le Roy-d'Etiolles expose encore un portrait de fort 



42 SALON DE 1890 

jolie femme, costumee en Diane, d'un coloris delicat, d'une justesse 
d'execution tres habile, et qui nous fait involontairement songer 
aux belles dames de Natoire. 

Mentionnons aussi le Grain, de M. Outin, spirituelle toile de 
genre, ou l'artiste a encadre dans un sujet maritime fort bien traite, 
une etude de costume feminin de la fin du siecle dernier, et 
deux fort jolies toiles de M. Adrien Moreau , Aux champs en 
automne, et Sur la falaise. 

M. Francois Flameng est represente au Salon par deux petites 
toiles militaires qui obtiennent un succes tres justifie et dont Tar- 
tiste a emprunte les sujets a nos guerres de la Revolution. L'une 
a pour titre : La halte; infanterie de ligne (1789); Tautre repre- 
sente la Marche de V Armee francaise sur Amsterdam (campagne 
de Hollande , 1796). On retrouve dans l'une et dans l'autre les 
habiles qualites de composition de M. Flameng, et sa savante et 
spirituelle facture. 

Citons encore une tres interessante toile de M. Pierre Billet, 
intitulee YHiver. L'artiste a symbolise la froide et triste saison par 
quelques figures de pauvresses qui marchent peniblement sur un 
sol neigeux, sous un ciel glace, a travers un bois depouille, toutes 
courbees sous le poids de lourds fagots. Cette toile est d'une 
execution nerveuse et d'une couleur bien appropriee au sujet. A 
mentionner aussi deux belles compositions, le Rapt et le Retour 
de I' enfant prodigue , de M. Luminais , sur le vigoureux talent 
duquel l'age ne semble avoir aucune prise ; le Gue' et les Tau- 
reaux espagnols, de Vuillefroy; la Lutte pour la vie, de M. Beyle; 
la Veillee, de M. Victor Marec; Pres de Vdtre, de M. Leon Caille; 
la Visile a la fiancee, de M. Delachaux ; la Moisson du mats en 
septembre, de M. Karl Cartier; A la frontiere, de Cogghe ; la 
Fiancee du marin et Une file de Cancale , d'Eugene Feyen ; 
Egares, de William Howe ; les Chiens, de de Penne ; une char- 
mante composition d'Albert Lynch, En mer ; la Reponse au petit- 
fils, de mademoiselle Gardner ; un Lion mort, belle etude de fauve 



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LA PEINTURE 43 

par M. John Swan; une Procession de penitents en Espagne an 
xvil e siecle, de Melida. 

Les beaux portraits sont rares, cette annee, au palais des Champs- 
Elysees, et nous aurons vite fait de mentionner ceux qui meritent 
d'attirer Tattention du visiteur. 

Citons en premiere ligne un portrait de jeune homme de M. Jules 
Lefevre , oeuvre vraiment magistrale , d'une etonnante intensite 
depression et d'un dessin vivant et nerveux ; deux ravissantes 
figures de femme de M. Raphael Collin. La premiere, intitulee Ado- 
lescence, represente une jeune fille des champs, dont les chairs, 
legerement voilees, se detachent, dans toute leur fraicheur virginale, 
sur un fond de paysage printanier. En regardant cette delicieuse 
jeune personne, adorablement jolie, on songe involontairement a la 
belle composition exposee il y a quelques annees par M. Raphael 
Collin, sous le titre : Ete, et 011 Tartiste nous faisait assister au 
bain matinal dun blanc troupeau de jeunes femmes qui sebattaient 
gaiement en pleine campagne, n'ayant d'autres voiles que les vapeurs 
argentees de la riviere, et couronnees de fleurs sauvages comme 
les filles d'Otaiti. L'elegant pinceau de M. Raphael Collin aime a 
exprimer les douces et tendres harmonies des carnations virginales. 
La femme demeure pour lui un etre eternellement jeune et char- 
mant, dont les traits delicats et les suaves contours doivent etre 
rendus dans une forme longuement caressee. La jeune adolescente 
du Salon de 1890 est sans doute une des jeunes sceurs des baigneuses 
de 1884, revenue tout expres pour charmer nos yeux par la vue de 
sa beaute fraiche, de son innocent sourire, et du rose eclat de ses 
chairs. 

A cote de cette toile exquise qui comptera, nous n'en doutons 
pas, parmi les ceuvres les plus reussies de M. Collin, figure un 
portrait de femme tout a fait remarquable. 

Nous serions tres surpris si nous apprenions que M. Raphael 
Collin trouve les memes joies intimes dans Texecution d'un portrait 
qui lui est commande, que dans celle d'une de ces ravissantes alle- 



44 



SALON DE 1890 



gories feminities qui peuplent son reve cTartiste ; mais il a de son 
art un si profond respect, qu'il reussit toujours a donner aux sujets, 
auxquels s'attaque son pinceau, une forme a la fois precise et sedui- 

sante dans son elegante 
originalite. Son portrait 
de femme est digne en 
tous points de son beau 
et consciencieux talent, et 
c'est vraiment un regal 
exquis pour Toeil du vrai 
connaisseur que celui de 
cette figure fine et dis- 
tinguee dont la beaute 
delicate ressort discrete- 
ment dans ce cadre aux 
accessoires japonais ou 
se fondent si harmonieu- 
sement les tons affaiblis 
des gris, des roses et 
des verts. 

Au palais des Champs- 
Elysees, nous retrouvons 
M. Fantin-Latour avec 
deux superbes portraits 
de femme, dont Tun, ce- 
lui de mademoiselle S. Y... est une ceuvre de premier ordre. Jamais 
cet artiste de talent n'avait ete mieux inspire, et ce portrait de jeune 
fille demeurera comme une des expressions les plus definitives de son 
talent si austere, si loyal et si personnel. 

Une artiste etrangere, mademoiselle Juana Romani, dont les essais 
avaient ete jusqu'a ce jour assez peu remarques, obtient cette annee 
un succes merite avec deux figures de femme quelle intitule Hero- 
diade et Jeunesse. 







MOROT 




POP'. DE M L . LE M. G. 



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LA PEINTURE 4 5 

Sans doute l'oeuvre de mademoiselle Romani manque un peu 
d'originalite, et a la mollesse de ses contours, a ses artificiels pro- 
cedes d'eclairage, a la qualite douteuse de ses chairs, on devine trop 
facilement qu'elle subit encore la pesante influence de ses maitres, 
MM. Henner et Roybet. Mais il se digage malgre cela, de 1 aspect 
general de ses deux figures, une impression de vigueur individuelle 
qui fait esperer qu'elle saura se degager bientot du souvenir trop obse- 
dant de ses professeurs. Nous avons la ferme conviction que son talent 
gagnera beaucoup a cette salutaire et indispensable emancipation. 

M. Aime Morot expose un gracieux portrait de jeune fille a cheval, 
plein de mouvement et d'une tres brillante execution, M. Bonnat un 
beau portrait officiel du president Carnot et un portrait de femme. 
Nous avons aussi remarque une elegante figure de femme de 
M. Machard, un excellent portrait de M. Lucien Pate, par made- 
moiselle Megret ; un portrait d'homme, par Doucet ; un beau portrait 
de femme, par Lcewe-Marchand ; le portrait de M. G. Viardot, pr.r 
Marec, puis... e'est tout. 

Les meilleurs paysagistes n'ont pas tous emigre au Champ de 
Mars, et nous avons eu le plaisir de rencontrer au palais des Champs- 
Elysees quelques belles toiles signees de noms d'artistes dont le 
talent a ete consacre depuis longtemps par de brillants succes. 

Citons en premiere ligne Frangais, a qui le jury a accorde cette 
annee la medaille d'honneur. Jamais distinction ne fut plus meritee, 
et les applaudissements unanimes du public ont spontanement ratifie 
l'heureux choix fait cette annee par le jury. 

Les deux toiles exposees par M . Frangais , Vue de la Sevre, a 
Clisson, et Matinee brumeuse, sont certainement remplies de qua- 
lites et si Ton n'y retrouve pas toute Texquise legerete SOrphee et du 
Bois sacre\ deux purs chefs-d'oeuvre qui suffiraient a eterniser le nom 
du vieux maitre, on y rencontre des caresses de pinceau d'une habilete 
consommee et ou Frangais evoque, avec une emotion profonde, toutes 
les enivrantes seductions de cette nature qu'il aime tant. 

Mais e'est surtout pour couronner officiellement l'ceuvre entiere 



46 SALON DE 1890 

du vieux peintre que le jury, cette fois bien inspire, lui a accorde 
cctte annee la supreme distinction. Et Ton s'expliquera sans peine 
l'accueil favorable fait par l'opinion publique a cette recompense, un 
peu tardive, lorsqu'on saura que Francais, qui a aujourd'hui soixante- 
dix-sept ans, expose avec succes depuis 1840, que ses toiles figurent, en 
place d'honneur, dans nos premieres galeries nationales et dans celles 
de l'etranger, que depuis pres d'un demi-siecle il est de tous les jurys 
d'examen, et que plus tard les historiens de l'art lui assigneront une 
place honorable pres des grands paysagistes avec lesquels il lutta 
victorieusement, et avec toute la sincerite de son beau talent, contre 
les doctrines nefastes des Wattelet, des Michallon et des Bertin. 

L'ceuvre du paysagiste est fatalement destinee a disparaitre, si 
elle n'est animee par l'emotion. 

Ici plus que partout ailleurs, 1'artiste doit peindre avec toutes les 
ardeurs de son ame, car le modele qui pose devant lui est un sphinx 
aux mille formes qui reste pour nous incompris, si on ne sait nous 
en faire connaitre toutes les mysterieuses pensees. 

Puisque le paysagiste s'est donne pour mission de vivre dans 
l'intimite de la nature, puisqu'il boit l'haleine de ses fleurs, que sa 
reverie se marie au murmure de ses eaux et de ses bois, qu'il cause 
avec ses ruisseaux, et que sa pensee voyage avec ses nuages, il doit 
la connaitre assez pour la peindre vivante et pour mettre sous nos 
yeux autre chose que son cadavre, quelque richement pare qu'il soit. 
Et quil ne se contente pas de peindre seulement l'animation de 
toutes ces choses. II faut qu'il sache y meler aussi, dune fagon per- 
sonnelle, les emotions qu'il a ressenties au milieu d'elles. Un paysage 
ne sera un chef-d'oeuvre, que lorsqu'on sentira lame de 1'artiste 
palpiter jusque dans son plus petit brin d'herbe. Voila pourquoi 
Ruysdael, Constable, Rousseau, Millet, Corot sont immortels. 

Ces pensees me sont suggerees par la vue des toiles exposees 
cette annee par MM. Harpignies et Pelouse, qui sont certes les meil- 
leurs parmi les meilleurs des paysagistes contemporains. 

La maniere seche du premier parait encore s'accentuer davantage. 







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LA PEINTURE 47 

Ses arbres, decoupes a l"emporte-piece, se detachent avcc violence 
sur des fonds eclaires par un soleil sans chaleur. Pas unc brise nc 
circule dans ses paysages. 

Quelques nuages aux lourdeurs de pierre, plaques dans l'azur 
glace du del, font tache sur la monotonie du sol, sans apporter pour 
cela aucun mouvement a cette nature mortellement triste dans sa 
lumineuse impassibility. On dirait que la vie s'est subitement figee 
dans ccs mornes paysages, et que les eaux sans murmures, les arbres 
sans frissons, les nuages sans mobilite, attendent avec angoisse 
l'arrivee du souffle divin qui doit les animer. 

Jamais peut-etre un paysagiste ne poussa plus loin la virtuosite du 
pinceau que M. Pelouse dans les deux toiles qu'il expose cette annee 
sous ces titres : Bards de la Seine; — Vile de Tribouillard , an 
Val-Pitant {Ewe), et La Seine, a Poses ; — vue du barrage. 11 peint 
avec une prestigieuse habilete et il possede, comme pas un, le secret 
de reproduire fidelement les objets qui se sont refletes dans son ceil, 
comme dans un miroir. II se degage de ces deux toiles savamment 
executees un accent de sincerite profonde, et elles meritent toutes 
deux les compliments des juges les plus severes, a condition, toute- 
fois, qu'ils ne cherchent pas dans ces ceuvres autre chose que des 
copies fideles de la nature. J'ai grand peur que M. Pelouse ignore 
que e'est en conciliant le respect de la realite, comme point de 
depart, avec la libre interpretation, que le paysage peut retrouver sa 
grandeur perdue. Quand les paysagistes du jour finiront-ils par com- 
prendre que l'ceuvre qui ne se recommande que par le merite d'une 
execution irreprochable est une ceuvre essentiellement transitoire, et 
que Toubli n'epargne que le travail de ceux dont Tame communique 
avec la vie mysterieuse de la nature, et sait en traduire les accents? 

Le paysage expose par M. E. Grandsire, Le Bognerot a Bains 
{ Vosgesj, est de toute petite dimension, et semble bien plutot des- 
tine a la decoration d'un salon que d'un musee ; ce qui ne nous 
empeche pas de nous accouder longuement sur la cimaise pour 
regarder avec le plus vif plaisir cette toile dont Texecution est d'une 



48 



SALON DE 1890 



savante habilete, et ou Ton sent que Tartiste a voulu traduire ses 
impressions personnelles et intimes. (Test une des oeuvres les plus 
sinceres du Salon. 



tat u. a. 




F TATTE GRAIN . ' 

M. Edmond Yon se complait dans la peinture des herbes grasses 
et des eaux dormantes. Nul ne sait mieux que lui exprimer Thumidite 
des berges herbeuses sous les ciels bas et pluvieux. Parfois ses 
plantureux paysages sont animes par la presence d'animaux d'une 
execution solide et tres vivante. 



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LA PEINTURE 49 

M. Petitjean , dont les progres s'accusent chaque annee d'une 
fagon tres sensible, est represente au Salon des Champs-Klysees 
par deux toiles d'une facture puissante : Joinville (Haute-Marnej, 
et Temps gris, en Lorraine, qui obtiennent un succes legitime. 
M. Petitjean a desormais pris une place tres personnelle au premier 
rang des paysagistes du jour. 

Lansyer expose La Loire a Saumur et une vue du Chateau de 
Loches ; — aile de Charles VIL et la cour d' Agnes Sorel. 

On a souvent reproche a Lansyer de s'etre trop souvenu des 
legons de Viollet-Leduc en presence de la nature, et de l'avoir con- 
templee bien plus a travers la pensee de Tarchitecte amoureux de la 
precision du dessin et de la parfaite harmonie des plans, qu'a travers 
le reve du poete soucieux d'eveiller Tame assoupie des choses. Ce 
reproche tombe devant cette derniere toile, dans l'etude de laquelle 
nous goutons de bien douces emotions. Elle ne charme pas seu- 
lement nos yeux par la claire elegance de son execution, mais aussi 
notre ame par tous les lointains et poetiques souvenirs que sa vue 
fait revivre en nous. 

Mentionnons aussi les noms des Tragardh et des Schultzberg, 
deux jeunes peintres scandinaves du plus brillant avenir ; des Baillet, 
des Joubert, des Zuber, des Vernier, des Nozal, des Monchablon, un 
descendant en ligne directe de Chintreuil; des Bouchor, des Jourdeuil, 
des Tanzi, des Le Liepvre, dont la belle toile, fierement intitulee 
La Loire^ merite une mention speciale. 

Si le livret du Salon n'indiquait pas que M. Le Liepvre est eleve 
d'Harpignies, la vue seule de sa toile suffirait a nous le faire savoir. 

II a appris de son maitre a peindre la nature dans un style sculp- 
tural, empreint d'une grande noblesse. Comme lui, il sait donner a 
ses compositions un bel aspect decoratif a Taide dun dessin d'une 
precision quelquefois un peu dure, un peu anguleuse. 

Mais le reproche qu'on a souvent fait a M. Harpignies de ne pas 
savoir assez reculer ses horizons et faire circuler l'air librement 
autour de ses rochers et de ses arbres ne peut etre adresse a M. Le 



5o SALON DE 1890 

Liepvre, qui a le bon esprit de ne s'approprier que les qualites de 
son maitre, tout en conservant une execution d'un talent tres indi- 
viduel. Sa belle toile est baignee d'air et de lumiere. On y respire 
largement la fraicheur des eaux et des bois, et le regard se perd 
dans la profondeur des lointains ensoleilles et tres reussis. 

M. Pointelin, pour le talent duquel nous avons une reelle sym- 
pathie, s'obstine a ne nous faire voir que des etudes. Nous l'avons 
deja dit et nous le repetons encore, la facture de ses toiles est 
d'une reduction vraiment exageree, et nous ne saurions nous con- 
tenter de ses savantes ebauches. 

II nous est impossible de regarder les deux toiles qu'il expose 
cette annee, Le Val-Moussu et les Chines des Brutes-Comes , sans 
etre convaincu qu'avant de signer son travail il n'avait pas epuise 
toutes les ressources de son pinceau. Que M. Pointelin n'hesite 
pas a anatomiser un peu plus sa nature, sans rien changer a la 
simplicite de son execution. L'expression de son reve n'en sera que 
plus puissante. Les poetes immortels sont ceux qui ont su condenser, 
dans une formule simple et precise, la grandeur de leur pensee. 

« II faut, mon ami, que je vous communique une idee qui me 
vient et qui, peut-etre, ne me reviendra pas dans un autre moment, 
c'est que cette peinture, qu'on appelle peinture de nature morte, 
devrait etre celle des vieillards ou de ceux qui sont nes vieux. Elle 
ne demande que de Tetude et de la patience. Nulle verve, peu de 
genie, guere de poesie, beaucoup de technique et de verite, et puis 
c'est tout. » 

M. Bail est tout jeune, et la vivacite de sa touche, qui ne rap- 
pelle que tres vaguement celle de M. Blaise Desgoffe, indique qu'il 
n'est pas ne vieux. Et c'est pour cela que nous avons reproduit 
cette piquante reflexion de Diderot a son ami Grimm, dans Tespoir 
que M. Joseph Bail, qui est un peintre d'un vigoureux temperament, 
saurait la mediter et en tirer profit. 

Certes, Brocket et Cuivre, de M. Bail, sont peints de mains 
de maitre, mais il nous est de toute impossibilite de nous extasier 







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LA PEINTURE 



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devant ces compositions banales , sortes de transpositions mate- 
rielles qui ne s'adressent qu'aux yeux. Nous preferons a cette 
toile, dont Texecution est, nous le repetons, des plus remarquables, 
Con>ee des cuivres, ou M. Bail a donne une petite place a Tacti- 
vite humaine , dans un 
cadre tres brillant de cas- 
seroles fort bien etamees. 

Le maitre moderne de 
la nature morte, l'artiste 
dont le nom figurera plus 
tard , dans Thistoire de 
Tart, a cote de ceux des 
Snyders , des Chardin , 
des Cuyp, des Roland de 
la Porte, Antoine Vollon, 
expose cette annee un 
Coin de cuisine ou luit, 
comme un soleil, au mi- 
lieu d'ustensiles de toutes 
sortes , un potiron glo- 
rieux. .Timagine, est-ce 
une illusion, que Vollon 
doit etre un des artistes 
les plus malheureux de 
son epoque. J'ai peur que, pour s'etre illustre dans Texecution de 
la nature morte, il se trouve en quelque sorte condamne a ne 
livrer aux nombreux admirateurs de son talent que des toiles inspi- 
rees par des choses inanimees, alors cependant que son pinceau si 
riche et si fecond sait exprimer avec tant de seduction des sujets 
empruntes a la realite vivante. 

Mais la Providence, qui fait quelquefois bien les choses, a charge 
son fils, M. Alexis Vollon, dont le talent s'accuse chaque annee 
d'une fagon tres sensible, de completer rceuvre de son pere en pei- 




L CAILLE 



52 SALON DE 1890 

gnant la vie sous toutes ses formes. ,Et il s'acquitte de sa tache 
avec autant d'esprit que de talent, comme le prouve le Don Qui- 
chotte qu'il expose cette annee au Salon et qui obtient un succes 
tres justifie. M. Alexis Vollon a donne pour legende a sa compo- 
sition les lignes suivantes de Cervantes, et sa peinture en est la 
fidele et tres humoristique interpretation : « Enfin, notre hidalgo 
s'acharna tellement a sa lecture que ses nuits se passaient en lisant 
du soir au matin, et ses jours du matin au soir... Si bien qu'a 
force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessecha le cerveau, 
de maniere qu'il vint a perdre Tesprit. » 

Nous trouvons encore aux Champs-Elysees deux natures mortes 
de M. Fouace : Dessert et « Ma peche »., d'une execution grasse 
et brillante bien qu'un peu lourde. 

M. Blaise Desgoffe expose deux toiles : Tune represente un 
Casque circassien et une poire a poudre oriental e, le tout emprunte 
au Musee d'artillerie; F autre nous represente des Agates et Cris- 
taux provenant du Musee du Louvre. M. M. Du Camp a jadis 
porte sur M. Desgoffe un jugement que nous nous permettons 
de reproduire ici, car il nous parait definitif et il s'applique aussi 
bien aux travaux actuels de cet artiste, qu'a ceux qu'il executait 
autrefois et sans doute on pourra juger de meme ses ceuvres futures : 
« Jamais, peut-etre, la science du trompe-rceil n'a ete plus loin, et 
ce serait admirable, sil n'etait pueril de depenser de tels et de si 
consciencieux efforts pour arriver a un resultat presque negatif, c'est- 
a-dire uniquement obtenu pour le plaisir des yeux et ne s'adressant 
a aucune des facultes de Tesprit. » 








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LA SCULPTURE 



Un des plus beaux titres 
de gloire de M. Falguiere , 
c'est d'avoir ete un des pre- 
miers a reagir, et avec une 
puissance incontestee, contre 
cette ecole de sculpture esclave 
de la tradition , qui semblait 
fatalement condamnee a resu- 
mer la vie, dans une formule 
inexpressive. 

Nous ne connaissons guere 
d'oeuvre plus vibrante que 
celle de M . Falguiere , et , 
parmi les nombreux statuaires 
qui font si grand honneur a 
Tart frangais, nous n'en trou- 

B.ARRIAS— Jcime- ' ',::,: . , 11-1 \ 

vons pas de plus habile a 
faire passer dans le marbre le fievreux frisson de la vie moderne. 
Aussi persistons-nous a regretter que cet eminent artiste s'obstine 
a demander depuis quelques annees la plupart de ses motifs d'ins- 
piration a la Genese ou la Mythologie. 

Mais puisque M. Falguiere croit devoir continuer a glorifier, 
dans ses traductions en marbre, Timmortelle beaute des divinites 




54 SALON DE 1890 

olympiennes, et cela sans doute dans Tespoir de glorifier davantage 
encore son academique immortalite, nous nous permettrons de cri- 
tiquer en passant le cote intellectuel de son ceuvre. 

Sa Junon du Salon de 1890, qu'il intitule timidement Femme au 
paon , appartient aussi peu aux traditions mythologiques, que la 
Diane du Salon de 1882, qui figura sous la rubrique de Nymphe 
chasseresse. II est des types immortels que le lointain du souvenir 
et la chanson du poete ont tellement idealises en les immobilisant, 
pour ainsi dire, dans une forme, que c'est detruire leur physio- 
nomie tout entiere que de les reproduire sans tenir fidelement 
compte de la legende merveilleuse qui a ete comme le cadre de 
leur existence fictive. 

En regardant il y a quelques annees la Diane de Falguiere dont 
les traits, les mouvements et les formes ont ete si popularises par 
des reproductions sans nombre, je songeais involontairement a la 
page ou Winckelmann esquisse le type de la Diana Venatrix, 
« ... qui, plus que toutes les autres grandes deesses, a Fair d'une 
vierge ». II eut ete fort curieux de comparer ce portrait a la statue 
exposee par M. Falguiere, et dans la puissante execution de laquelle 
le sculpteur semble s'etre attache a aneantir toute la divine distinc- 
tion de la brillante sceur d'Apollon, de la svelte et belle Artemis, 
de la Vierge eternelle. 

Et, aujourd'hui encore, nous ne pouvons contempler la Junon 
de M. Falguiere, si rayonnante de jeunesse dans Telegance nerveuse 
et gracile de ses formes virginales, sans etre legerement trouble 
en pensant que nous avons devant nous la fille de Saturne, puis- 
sante reine des dieux, deesse des mariages, — si feconde qu'elle 
n'avait qu'a respirer Todeur d'une certaine plante pour concevoir, 
qui porta Hercule dans ses larges flancs, et qui, d'un seul jet de 
son lait inonda Timmense azur du ciel. 

Malgre son grand air de fierte arrogante, la figure de M. Fal- 
guiere, qui dans l'avenir sera toujours cataloguee sous le titre de 
Junon, grace a la presence de Toiseau symbolique, nous rappelle 



A. FALGUIERE 




FEMME AU PAON 



SALON DE 18 90 



• I IOME 







1890 



LA SCULPTURE 55 

aussi vaguement la fille de Saturne et la mere de Mars que les 
Junons de Natoire, d'Angelica Kauffmann ou de Coypel, — mais 
tout motif de critique disparait si nous nous bornons a etudier 
l'execution materielle de cette figure pleine de vie, et dont les 
chairs, d'un modele impeccable, sont superbes dans leur souplesse 
et leur fermete virginales. II ne serait guere possible de rever une 
Diane plus accomplie, si le sculpteur supprimait le paon d'un 
coup de marteau et ornait le front de sa figure du croissant 
d'argent de Delos. 

Les historiens d'art les plus severes et les plus erudits pour- 
raient, croyons-nous, feuilleter longuement l'ceuvre si complete et 
si considerable de M. Gerome, sans y rencontrer Tombre d'un 
anachronisme. 

Avec un art penetrant, melange demotion profonde, d'habilete 
consommee, de vraie science, M. Gerome sait faire passer, devant 
nos regards surpris, la vision sincere des choses disparues ; et 
cette puissance d'evocation se degage aussi bien des traductions en 
marbre de ses savantes meditations que des toiles ou il a si defi- 
nitivement fixe de son pinceau les figures et les mceurs d'autrefois. 

En regardant sa figure de Tanagra on se croit tout a coup 
transporte sous les voutes sacrees du Poecile. Cette statue aux 
teintes daurore est, dans son impassibilite divine, comme une 
suave apparition de la beaute grecque soudainement reveillee de 
son sommeil seculaire dans tout l'eclat de sa jeunesse, par le genie 
bienfaisant dun grand artiste desireux de distraire un moment le 
regard de ses contemporains de la vulgaire copie , trop souvent 
repetee, des laideurs humaines. 

L'execution de cette statue, d'une conception si poetique et si 
originale, est a la hauteur de la pensee de Tartiste. Tanagra est 
veritablement une ceuvre magistrale, et je ne crois pas que le 
ciseau du sculpteur puisse rendre avec plus de delicatesse la sou- 
plesse des chairs, la mollesse des contours feminins et la vie fris- 
sonnante de lepiderme. 



56 SALON DE 1890 

J'ai le ferme espoir que l'Etat se rendra acquereur de cette 
oeuvre remarquable et qu'il nous sera bientot permis de la con- 
templer tout a notre aise au Musee du Luxembourg. 

Le comite elu par les nombreux amis et admirateurs de Guil- 
laumet, pour confier a un sculpteur de talent Texecution du monu- 
ment funeraire du grand peintre , ne pouvait faire un meilleur 
choix que celui de M. Barrias qui exprima deja, d'une fagon si 
magistrate, dans ses Premieres funerailles, la douloureuse poesie 
de la mort. 

Sa Jeune fille de Bou-Saada est un pur chef-d'oeuvre de grace 
melancolique. Assise , dans cette pose si chere aux femmes des 
douars, dont Guillaumet a peint avec tant d'amour les existences 
claustrales et monotones, elle effeuille avec un mouvement dun 
charme infini, des roses sur la tombe de Tartiste tant regrette. — 
L'arrangement des draperies est d'une remarquable habilete. 

La figure de M. Barrias, dont le modele est en cire, sera 
bientot coulee en bronze, et cette ceuvre, dont nous verrons, je 
Tespere, une reproduction au Musee du Luxembourg, a cote de la 
Tanagra de Gerome, suffirait a eterniser le souvenir du sculpteur 
qui la executee et du peintre qui Tinspira. 

M. Charpentier, devant qui les portes de Tavenir s'ouvrent si 
larges, cherche surtout a glorifier, dans la blancheur du marbre, 
la beaute de la forme humaine, sans trop se soucier de Texpression 
morale. Son ceuvre manque un peu de suggestivite, et peut-etre 
s'attarde-t-il dans une contemplation trop prolongee des marbres 
grecs. Mais nous devons toutefois reconnaitre que M. Charpentier, 
qui est encore fort jeune, possede une habilete d'execution tres 
grande, puisee dans les meilleures lemons des maitres. II excelle 
deja a dresser ses figures, tres savamment modelees, dans des poses 
d'une belle plastique decorative et avant peu sans doute il nous 
procurera le doux plaisir de faire Teloge d'une ceuvre nouvelle, 
congue cette fois en dehors de toute preoccupation de la statuaire 
antique et executee avec autant d'originalite que de science. 



LA SCULPTURE 



Nous ne reprocherons jamais a 
M. Dampt de ne pas chercher a 
« faire penser le marbre » . II se 
degage de chacune des oeuvres qu'il 
expose une penetrante impression 
d'art produite a la fois par Leffet 
d'une conception tres meditee , et 
toujours interpreted dans une forme 
d'une seduisante originalite et d'une 
habilete bien grande. 

La figure qu 1 il expose cette annee 
sous ce titre : La Jin du reve, est 
une paraphrase melancolique d'un 
motif qui a deja tente bien des artis- 
tes avant lui, et meme avant Greuze, 
qui donna a son interpretation un 
tour plus familier que M. Dampt. 

Ce dernier offre a nos regards 
le spectacle d'une jeune fille assise 
dans une pose attristee. Son front 
est soucieux, r expression navree de ses traits traduit une profonde 
angoisse, et on s'attend a voir jaillir des larmes de ses yeux troubles 
par la douleur. Evidemment bien des reves viennent de s'ecrouler 
dans le coeur naif de cette charmante jeune personne et volontiers on 
lui repeterait ce que disait jadis Diderot a une autre jeunesse qui, 
comme elle, eut la confiance malheureuse : « Mais, petite, votre dou- 
leur est bien profonde, bien reflechie ! Que signifie cet air reveur et 
melancolique? Quoi ! Pour un oiseau!... » Pendant que Tinconsolable 
enfant s'abime dans ses tristes pensees, une chimere fuyante ouvre 
derriere elle ses ailes d'or et prend son vol radieux vers le ciel. 

Cette ceuvre, d'un symbolisme tres emu et d\ine execution 
pleine d'un charme original, a longuement retenu notre attention. 

M. Labatut expose un Caton d'Utique en platre, d'une belle 




CHAPU_/7. 






58 SALON DE 1890 

tenue classique. Le jeune artiste a bien exprime le calme de rhomme 
qui veut mourir libre sans subir Humiliation d'un pardon. L/expres- 
sion sto'ique des traits rend bien, dans sa farouche energie, la 
secrete pensee du heros et on croit Tentendre repeter, en regar- 
dant dedaigneusement la mort : « Je suis maintenant mon maitre ». 
La statue de M. Labatut nous promet un beau marbre pour Tannee 
prochaine. 

« Jeune voyageur, viens admirer la douce harmonie de nos chants. 
Tu continueras ensuite ta route apres avoir eu ce plaisir et apres 
avoir appris de nous une infinite de choses. » Cest sans doute par 
ces seduisantes promesses , faites jadis dans les memes termes , 
parait-il, aux insensibles Argonautes, que la sirene de M. Puech, 
Agloophone, Lysie, ou Pisinoe, a reussi a entrainer dans les pro- 
fondeurs bleues Timprudent jeune qui s'accroche tremblant a la 
croupe fraiche et luisante du monstre. L'artiste, dans cette etrange 
composition d'une execution difficile , a rendu avec bonheur le 
sourire traitreusement ensorceleur de la sirene et Teffarement de 
Tinfortunee victime. Le modele des formes est soigneusement 
etudie et toute la composition, qui s'agite au milieu des flots, 
s'arrange tres harmonieusement dans un beau mouvement de fuite 
rapide. Une seule chose me trouble dans le groupe de M. Puech, 
ce sont les ailes enormes de la sirene. Horace m'avait conte jadis 
que la sirene etait un monstre « moitie femme, moitie poisson )). 
M. Puech complete mon instruction en m'apprenant que ce monstre 
est aussi emplume que squameux. Sans doute M. Puech doit avoir 
de bonnes raisons pour orner son personnage de deux ailes enormes, 
mais j 1 imagine que ces appendices, si utiles a la chimere de 
M. Dampt, doivent etre pour la sirene d'une mediocre utilite dans 
ses peregrinations sous-marines. 

Nous declarons avoir un faible pour le talent si distingue de 
M. Van der Straeten, et nous applaudirions des deux mains si 
Tadministration des Beaux-Arts voulait s'approprier quelques-unes 
de ses delicieuses figurines pour" les soumettre a la blanche traduction 



LA SCULPTURE 5g 

du biscuit de Sevres. II y a, dans ces elegantes figures de M. Van 
der Straeten, ou toutes les seductions de la parisienne du xvm e et 
du xix e siecle semblent se confondre, un charme delicieux exempt 
de toute mievrerie, et e'est toujours avec un nouveau plaisir que 
nous venons, au sortir des graves meditations ou nous plonge la 
contemplation des marbres academiques, nous asseoir tout pres de 
la ravissante composition que M. Van der Straeten intitule Le 
Printemps, et qui est une petite merveille de grace spirituelle 
dans son execution fine et distinguee. 

M. Van der Straeten expose aussi un buste de femme (marbre) 
d'une grande elegance et dune facture tres originale. 

M. Marqueste, invinciblement attire par ses persistantes sympathies 
artistiques pour la Renaissance florentine, nous fait assister cette 
annee a une nouvelle execution de la Gorgone. Ce genre de spectacle 
est deja bien connu, mais M. Marqueste a reussi a le rajeunir a 
laide de mouvements nouveaux et par une execution tres personnelle. 

Mentionnons aussi un groupe d'une belle allure : Bacchante et 
Satyre, de M. Henri Gauquie. Ce qui caracterise la composition 
de M. Gauquie et qui en fait une osuvre originale, e'est la puis- 
sance de vie qui s'en degage. L'execution du detail est parfois un 
peu lachee, et certains modeles sont d'une mollesse trop visible. 
Cela est fort regrettable, car cette ceuvre est vraiment pleine de 
qualites. Mais il ne s'agit encore fort heureusement que du modele 
en platre, et nous avons tout lieu de croire que M. Gauquie, qui 
est un de nos jeunes sculpteurs les plus consciencieux, a deja 
decouvert les quelques faiblesses de son ceuvre et qu'il s'empres- 
sera de les faire disparaitre lorsqu'il travaillera a son execution 
definitive en marbre. 

Lors de ma premiere promenade au rez-de-chaussee du palais 
des Champs-Elysees, je ne fus pas mediocrement surpris de me 
trouver tout a coup au pied d'une statue equestre monumentale qui, 
dans ma pensee, representait un des traditionnels algua\ils des 
Corridas de Toros, traversant la piste au pas de son adalou, pour aller 



6o 



SALON DE 1890 



demander au president 
des jeux la clef du torril. 
Certes, ces beaux cava- 
liers vetus de velours, 
richement empanaches , 
comme le due d'Olivares, 
toujours fierement cam- 
pes sur leurs superbes 
montures, ont tres grand 
air, et je ne nfetonne 
pas que leur costume 
et leur attitude aient 
maintes fois tente Ins- 
piration de bien des ar- 
tistes . Neanmoins ma 
surprise a ete grande 
lorsque jai vu la figure 
d 1 un de ces modestes 
fonctionnaires tauroma- 
chiques interpreted avec 
un si considerable deve- 
loppement par un de nos 
plus eminents statuaires. 
Et je demeurais tout re- 
veur devant ce colos- 
sal monument qui semble 
attendre une traduction definitive en bronze ou en marbre, pour 
etre dressee sur une place publique, lorsqu'une inscription, trop 
peu visible, du piedestal , nfapprit que j'avais devant les yeux 
rim age de Velazquez. Ainsi done, ce brillant cavalier que dans 
ma naivete un peu grossiere je prenais pour un vulgaire ordon- 
nateur de fetes tauromachiques, n'est autre que le grand Diego- 
Rodriguez de Sylva y Velazquez. 




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LA SCULPTURK 61 

Que M. Fremiet nous permette de lui demander a quel sentiment 
il a obei en nous donnant une representation si equestre du grand 
peintre. Nous nous imaginons tres facilement que Velazquez, qui 
fut un homme de cour a ses moments, possedait de precieuses 
notions d'equitation, et nous serions fort etonne si on nous appre- 
nait que le compagnon de chasse de Philippe IV, que son aposen- 
tador mayor, ne savait pas se tenir noblement a cheval sur le plus 
fougueux des andalous. 

Mais cela ne pent suffire' a nous faire accepter Tetrange con- 
ception de M. Fremiet voulant faire voir aux generations futures 
Timmortel auteur des Fileuses et de la Reddition de Breda, sous 
les traits un peu trop connus d'un des cavaliers servants des tau- 
reaux de la rue Pergolese. 

Nous faisons ici le proces de Toeuvre envisagee a un point de 
vue purement intellectuel, et nous admirons sans reserve Texecution 
materielle clans laquelle nous trouvons toute la maitrise du talent si 
vigoureux, si nerveux et si personnel de M. Fremiet. 

Son cheval andalou, avec sa tete busquee, son col en gorge de 
pigeon, ses jambes seches et fines, ses formes ramassees et elegantes 
a la fois, est un de ses meilleurs morceaux. 

Mais, je me le demande encore, pourquoi a-t-il donne le nom 
de Velazquez au cavalier monte sur cette superbe bete, et dans la 
main duquel il a place un baton de commandement. Pourquoi pas 
une clef enrubannee? 

II y a la, sans doute, une faute dimpression. 

Signalons aussi la Car esse, un groupe en marbre par M. Ludovic 
Durand, et Soldat mourant, une figure en platre d\in beau senti- 
ment. Cette figure est destinee au monument patriotique des Bre- 
tons, a Saint-Brieuc. 

M. Gustave Michel expose une statue en pierre, La Paix, d'un 
bel aspect decoratif; M. Alfred Boucher : A la Terre, figure en 
platre, presque monumentale, representant un travailleur des champs : 
M. Renaudot, une Diane (marbre); M. Roulleau, une Leda (marbre,; 



62 



SALON DE 1890 



M. Hector Lemaire, une Venus (platre), un Duguesclin (bronze); 
M. Stanislas Lami , Le Reve, un masque (platre) cTun sentiment 
exquis et cTune execution tres savante; M. Levasseur, un beau groupe 
en marbre intitule Apres le combat; M. Carlier, le marbre, tres 
etudie, de son Gilliatt ; M. Jules Coutan, une statue funeraire (marbre) 
pour le tombeau de madame Louis Herbette; M. Mercie, une gra- 
cieuse figure allegorique representant la Peinture ; M. Chapu, le 
marbre de sa Danseuse ; M. Gardet, Le Tireur d'arc (marbre); 

Van-Beurden, A la Fontaine, jolie figure en bronze Citons 

encore, avant de terminer cette trop rapide nomenclature, des remar- 
quables bustes signes des noms de Guillaume, de Mercie, de Paul 
Dubois, d'lnjalbert, de Carles, de Tony-Noel, d'Iselin, de Loiseau, 

de Guilbert, de Blanchard, de Boisseau, de Bernstamm, d'Aube 

et quelques cadres tres interessants , renfermant des medailles de 
MM. Alphee Dubois, Daniel-Dupuis, Louis Bottee, Marioton. 











a mission que nous nous sommes 
imposee, au debut de ce livre, de 
nous borner a faire part au lecteur 
des impressions d'art par nous 
recueillies pendant nos promenades 
J a travers les expositions 
des Champs-Elysees et du 
Champ de Mars, nous inter- 
dit, a notre grand regret, 
toute incursion dans le do- 
maine des causes si legitimes qui ont 
motive la creation du nouveau Salon, tres 
improprement qualifie d' Academie dans 
une recente reunion du conseil superieur 
des Beaux- Arts. Aussi bien le cadre de 
notre etude ne nous permet guere de varier le sujet de notre critique, 
car il nous reste desormais bien peu de place pour parler d'une des 
expositions d'art les plus riches, les plus vivantes et les plus originales 
qu'il nous ait ete donne de voir jusqu'a ce jour. 



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66 SALON DE 1890 

Qu'il nous soit cependant permis de constater que, dans le tournoi 
memorable engage entre les deux groupes qui ont organise les Salons 
de 1890, la victoire est demeuree aux dissidents. Le fait est incon- 
testable, et il y aurait mauvais vouloir a le nier. II se degage du 
Salon des Champs-Elysees comme une impression d'efforts perdus, 
de forces impersonnelles inutilement depensees dans des poursuites 
essoufflees apres un ideal vieilli, et aussi de monotonie attristante. La 
physionomie de Imposition- du Champ de Mars est, au contraire, 
fraiche, vivante, originale. On y sent frissonner toute Tardeur de 
jeunes ivresses artistiques, independantes , quelquefois trop auda- 
cieuses dans leurs efforts , mais presque toujours d'une louable sin- 
cerite dans leurs interessantes recherches. 

Nous ne pouvons echapper a la douce obligation de placer en tete 
de notre etude sur Imposition du Champ de Mars le nom de M. Meis- 
sonier, car, apres avoir ete par Tautorite de sa volonte le veritable 
organisateur de la victoire dont nous venons de parler, Tillustre 
artiste a encore voulu consacrer d'une fagon plus triomphante et 
plus definitive le succes du Salon du Champ de Mars, en prenant 
place lui-meme parmi les exposants. Et la place qu'il occupe est 
vraiment des plus glorieuses, car son Octobre 1806 est tout a fait 
digne de figurer dans une salle d'honneur du Louvre, entre le 18 14 
et le i8oj. L'ceuvre si considerable de Meissonier ne serait-elle 
composee que de ces trois toiles, sorte de triptyque historique ou se 
trouve enfermee toute Tepopee napoleonienne, avec ses triomphes, 
ses luttes geantes et ses desastres, que rimmortalite de Tartiste 
serait assuree , car jamais peintre ne sut exprimer a la fois, dans une 
forme plus synthetique et avec plus de science et demotion , la 
grandeur d'un sujet. 

Dans la composition qui nous occupe, M. Meissonier nous fait 
assister a la bataille d'lena. Le drame se deroule sous un ciel d'au- 
tomne charge de nuages pluvieux. 

La lutte touche a sa fin. Les regiments de Hohenlohe, decimes 
par rartillerie de Soult, descendent en desordre les pentes du Land- 





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NUIT D'OCTOBRE 



SALON DE 18^0 



LA PEINTURE 67 

grafenberg, poursuivis par la grosse cavalerie franchise qui, comme 
une vague enorme, remplit la vallee de rilm, broyant tout sur son 
passage. Du haut d'une colline , Napoleon, entoure d"un brillant 
etat-major, assiste a la terrible charge des cuirassiers de Murat, 
qui ne laisseront derriere eux que des ruisseaux de sang, des cadavres 
broyes, des monceaux d'armes, des canons abandonnes, des moissons 
de drapeaux. 

La victoire n'est pas douteuse. L"armee prussienne cede de 
toutes parts. Et cependant le visage de TEmpereur n'exprime pas 
Tivresse complete du triomphe. Un leger nuage enveloppe encore 
son masque pensif, car une autre grande bataille est engagee a quel- 
ques kilometres, pres du village d'Auerstaedt , et Napoleon n'ignore 
pas que Davoust et Bernadotte ont devant eux les meilleures troupes 
de la royaute prussienne, sous les ordres du vieux due de Brunswich. 
De la, sans doute, cette expression de joie, encore un peu soucieuse, 
qui regne sur ce visage imperial que Meissonier a si profondement 
decrit , dans ses expressions les plus historiques, avec un art tou- 
jours genial. 

Bien plus que les peintres officiels du Cesar frangais, l'auteur 
de 1806, de 1807 et de 18 14, est Thistorien eternel des traits napo- 
leoniens, car, au lieu d'interpreter decorativement , dans une pose 
hieratique, Fimage presque divinisee de rEmpereur, il a su, de son 
impeccable pinceau, fixer magistralement et d'une fagon definitive, 
la vivante expression de la figure de son imperial modele, eclairee ou 
assombrie tour a tour par les glorieux ou tragiques evenements de 
sa carriere epique et sanglante. 

L'execution de 1806 est a la hauteur de la conception. Jamais 
Meissonier ne fut plus maitre de son talent, jamais sa touche ne fut 
plus hardie et plus vigoureuse, son dessin plus nerveux , sa couleur 
plus brillante, et jamais il ne jeta avec plus d'art, les foules et les 
groupes, dans aucune de ses compositions. 

Nous confessons, en toute sincerite, que, lorsque tout derniere- 
ment encore, nous avions le rare bonheur d'assister, dans Tatelier 



68 



SALON DE 1890 



meme du maitre , a Texecution de quelques- 
uns des details de la Bataille dlena, une 
sorte d'admiration religieuse s'est emparee 
de nous. Car c'etait vraiment un noble spec- 
tacle que celui de ce vieillard qui, presqu'a 
sa quatre-vingtieme annee, consacre avec une 
etonnante ardeur les derniers moments d'une 
vie chargee de gloire et d'honneurs a doter 
encore sa patrie d'immortels chefs-d'oeuvre. 
M. Carolus-Duran est represente au Salon 
par six portraits et une etude de femme 
nue. On peut affirmer que les envois de 
Teminent artiste ont contribue , pour une 
large part , au succes si considerable de la 
belle manifestation artistique du Champ de 
Mars. 

Javoue que mon embarras serait grand 
si je me trouvais dans l'obligation de faire 
connaitre ma preference pour Tune ou r autre 
de ces superbes toiles qui rayonnent avec tant 
de chaleur dans la grande galerie du nouveau 
Salon. Sans doute le portrait de madame 
(n° 1 83) est d'une allure triomphante, et jamais Tartiste ne trouva de 
matiere plus vivante, plus nacree, plus savoureuse, pour rendre la 
splendeur de la chair feminine. Jamais ce magicien de la couleur 
ne maria plus harmonieusement les rouges et ne promena plus 
prestigieusement son pinceau aux savantes caresses, dans Tombre 
douce des velours et des fourrures. 

Mais ce merveilleux panneau est forme d'unites artistiques d'une 
valeur si grande dans leurs tonalites differentes , que l'eloge que 
nous venons de decerner en passant a la femme en rouge, si superbe 
dans tout Teclat de sa beaute savoureuse ne peut s'amoindrir en 
s'adressant a la femme en gris (n° 179), au royal portrait de la 




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LA PEINTURE 69 

princesse de (n° 177), a la figure si magistralement etudiee de 

madame * * (n° 180), a I'i'mage etonnammemt gracieuse et si distinguee 
de madame ' ' (n° 178), au buste plein de vie du jeune Andre 
(n° 181), et a Tinoubliable portrait du peintre norwegien Fritz Thaulow, 
dont le peintre a su exprimer, avec une extraordinaire intensite, la 
puissance physique et la bonhomie souriante. 

Cette derniere oeuvre, ou eclatent toutes les etincelantes et ori- 
ginales qualites de Tartiste, peut etre mise sur la meme ligne que le 
celebre portrait du paysagiste Frangais. On sent que Carolus-Duran, 
dont le talent sain et vigoureux reste eternellement rebelle aux 
chlorotiques seductions des decadences modernistes , se complait 
dans Interpretation des plus vivants motifs, et j'imagine que 
son pinceau a du caresser bien amoureusement la toile ou il 
fixait, a tout jamais, les opulentes carnations de ses deux puissants 
modeles. 

Je ne puis que plaindre Tinfortune Stenio de Georges Sand, si 
le cceur toujours glace de son insensible maitresse etait enferme 
dans un corps aussi divinement beau et de formes aussi elegantes 
que celui de la Lelia de Carolus-Duran. 

Qu'on nous permette ici d'extraire les quelques lignes suivantes 
d'une opinion que nous formulions, il y a quelques annees, au sujet 
d"une des plus importantes compositions de Puvis de Chavannes, 
et qui peut, croyons-nous, s'appliquer a Tensemble de son ceuvre : 
« Toujours grec dans l'execution de ses conceptions, Puvis de Cha- 
vannes recherche la sublimite de la beaute, aussi bien de rhomme 
que de la nature, dans le calme eternel. Jamais le vent n'a courbe 
ses arbres, dechire ses nuages, trouble ses eaux. Jamais le chagrin 
n'a plisse le front pur de ses vierges, jamais les douleurs n'ont 
agite les figures de ses heros, alors meme qu'il choisissait pour 
sujet de peinture le plus grand desespoir et les plus grandes 
tristesses , comme dans son Enfant prodigue et son Paupre 
pecheur. II s'est refuse a exprimer les souffrances par des contrac- 
tions physiques qui pourraient briser rharmon'ie des lignes ; avec 



7 o SALON DE 1890 

une science remarquable, il a cherche dans Tarchaisme des formes 
et des attitudes la peinture de la douleur qu'il voulait exprimer, et 
le public du jour, si friand d'art tourmente, s'est senti profondement 
emu devant ces tableaux si navrants dans Timpassibilite de leur 
expression. » 

Ces lignes qui furent inspirees par la vue du Ludus pro patria, 
aujourdliui au Musee d'Amiens, ne pourraient-elles pas trouver place 
ici, a propos de Y Inter Artes et Naturam, qui figurera bientdt dans 
le grand escalier du Musee de Rouen? Jamais Tillustre artiste ne 
chanta avec une eloquence plus emue que dans cette derniere toile, 
une de ses meilleures assurement , la penetrante et majestueuse 
poesie du « calme eternel ». Comme toujours, Tarrangement des 
groupes est d'un merveilleux efFet decoratif dans sa noble simplicite, 
et ici encore, Tceuvre de Puvis de Chavannes , imaginee par la 
reverie lettree d'un grand poete, et executee avec la naivete savante 
d'un grand peintre, nous charme et nous ravit. Mais la ou Tartiste 
nous parait s'etre encore surpasse, c'est dans l'etude de son second 
plan, fait tout entier d'un vaste paysage, ou Ton voit couler un 
large fleuve, se dresser une grande ville, s'arrondir des collines, 
frissonner des bois profonds, se derouler des plaines fleuries, sous 
Timmensite d'un ciel leger ou flottent toutes les brises et tous les 
parfums du printemps. 

Cette composition symbolique, avec son merveilleux cadre emprunte 
a la realite des choses, est pour le regard et pour Tesprit du reveur 
et de Tartiste, un frais reposoir ou il jouit tout a la fois de la 
melancolique poesie du passe en contemplant la vie souriante de la 
nature. 

M. Gervex a expose neuf toiles, dont six portraits et une etude 
de nu , un paysage et une importante composition representant , 
reunis dans le cabinet du directeur de la Republique francaise, les 
principaux redacteurs de ce journal. Voici M. Joseph Reinach qui 
s'interrompt d'ecrire pour ecouter M. Emmanuel Arene qui se 
penche pour lui parler. Tout a cote, M. Challemel-Lacour converse 



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LA PEINTURE 



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avec M. Spuller, pendant que M. Waldeck-Rousseau reve en fumant 
une cigarette, et que M. Jules Roche, adosse a la cheminee, se 
prepare, dans une attitude tres energique, et pleine de dignite, a 
endbsser le fardeau du pouvoir. Ces portraits sont tres vivants, 
tres habilement groupes et d'une ressemblance parfaite. Toute la 




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composition est baignee d'une jolie lumiere argentee. Cette toile 
fait le plus grand honneur a M. Gervex. 

Nous nous sommes aussi tres longuement arrete devant le por- 
trait du pere de r artiste (n° 403). Cette ceuvre, de tres modestes 
dimensions, est pleine de qualites de premier ordre, et on devine 
facilement que le peintre a epuise toutes les ressources de son 
beau talent pour fixer definitivement des traits qui lui sont chers. 



7 2 SALON DE 1890 

La tete du personnage, d'un dessin tres serre, d'un modele d'une 
rare fermete, se detache, en pleine atmosphere, dans tout Teclat de 
sa tonalite blanche et rose, sur un fond de feuillage. 

Les portraits de mademoiselle F... (n° 4o5), de mademoiselle K... 
(n°4o6), de M. G. S... (n° 407), sont aussi des ceuvres de reelle valeur, 
que nous preferons au portrait de Tartiste (n° 404), et de celui de 
miss B... (n° 409), dans Texecution desquels M. Gervex semble avoir 
subi une influence mackarienne dont les effets, esperons-le, ne se 
reproduiront plus. 

Son etude de nu ne nous plait qu'a demi. Ici encore la couleur 
a des pesanteurs inusitees, le dessin des duretes desagreables. Nous 
voila bien loin de la Marie de Rolla ! Que Gervex se contente de 
peindre avec ses moyens personnels. lis suffisent largement au 
succes de son ceuvre. 

II y a plusieurs annees que nous suivons avec le plus vif interet 
les incessants progres de M. Jules Muenier, un tout jeune. C'est 
du Salon de 1887 que date la reputation artistique de ce peintre. 
M. Muenier exposa a cette epoque une toile d'assez modestes dimen- 
sions, representant un pretre de campagne revant au milieu des 
dahlias de son jardin. Le personnage, tres finement etudie, se deta- 
chait sur un vaste fond de campagne, doucement eclaire par les 
derniers rayons du soleil. Cette toile, qui frappa vivement Tattention 
des delicats par des qualites d'une originalite seduisante, valut a 
M. Muenier une bourse de voyage, et le placa du meme coup a 
Tavant-garde des jeunes artistes d'avenir. 

Depuis ce jour, M. Muenier n'a cesse de travailler avec ardeur, 
profitant des loisirs et des ressources que lui accordait TEtat, pour 
demander de precieux conseils aux vieux maitres italiens, flamands 
et espagnols, et pour fixer, dans de brillantes etudes, toutes les 
magiques feeries du soleil, entrevues dans ses laborieux pelerinages 
artistiques sous le ciel lumineux de TEspagne et de TAfrique. 

Aujourd'hui, la science du dessin n'a plus de secrets pour M. Mue- 
nier, et il sait, avec infiniment d'art, faire vivre ses personnages dans 



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LA PEINTURE 7? 

le cadre lumineux qui leur convient. Nous en avons la preuve dans 
les deux toiles qifil expose cette annec au Champ de Mars, sous ces 
ces titres : Aux beaux jours et Sur le pout, ct qui obtiennent un 
. succes si merite. 

La premiere represente une reunion de famille en plein air, 
autour d'une table, sous un ciel leger ou errent paresseusement 
quelques blancs nuages. II y a entre l'harmonieuse lumiere de ce 
beau jour d'ete et la joie de tous ces braves gens reunis dans une 
commune affection , un mariage intime qui fait qu'on ne pent 
regarder cette jolie toile tout ensoleillce de bonheur, sans se sentir 
envahi soi-meme par un doux sentiment de quietude d'ame. L'ana- 
lyse des physionomies est spirituelle et savante, et M. Muenier a 
groupe fort habilement ses personnages dans des attitudes pleines 
de naturel. Cette toile est certainement une des meilleures et des 
plus attachantes du Salon du Champ de Mars. 

Sur le pout est une oeuvre de moindre importance. Le sujet qui 
s'y trouve represente n'a rien d'epique. Une jeune fille des champs, 
assise sur le parapet d\m pont sous lequel coule une claire riviere, 
regarde un pecheur qui, a moitie perdu dans les saules, se dispose 
a lancer son filet de la rive. Mais la pose de la femme subitement 
arretee dans sa promenade par la presence du pecheur, est d'une 
si amoureuse eloquence, qu'on s'interesse malgre soi a cette petite 
scene champetre que bartiste a exprimee avec une etonnante sin- 
cerite. Ici, comme dans la toile precedente, le cadre de nature est 
rendu avec un realisme sobre, delicat et savant, dans une couleur 
distinguee. 

M. Muenier, qui est decidement un des triomphateurs du Salon 
du Champ de Mars, expose encore trois autres petites toiles : Matinee 
de septembre, A la unit tombante , Roses tremieres , ou se revelent, 
comme dans Aux beaux jours et Sur le pout, ses qualites de dessi- 
nateur penetrant et de fin coloriste. 

Comme M. Muenier, M. Girardot est un jeune. Comme lui il 
obtint, il y a quelques annees, une bourse de voyage, et il nous a 



SALON DE 1890 



ete permis de constater qiTil a su, 
lui aussi, tirer de precieux avan- 
tages de Tencouragement officiel. 
iMais a l'encontre de M. Muenier, 
qui ne vit l'Orient que pour en fixer 
en passant les magiques splen- 
deurs dans quetques superbes etu- 
des , M . Girardot semble vouloir 
consacrer la plus grande partie 
de sa brillante carriere artistique 
a nous peindre la majeste des 
Arabes, le mystere du voile orien- 
tal , les immensites blanches et 
bleues de TAfrique : le sable et 
le ciel. 

Les Nomades au Maroc , ses 
differentes vues de Tanger , ses 
etudes de moresques, sont autant 
damages reelles de la vie et de la 
nature africaines, rendues avec une 
rare intensite de vision et dans 
une couleur chaude et vibrante. 
Sous ces divers titres : Au 
bois , Premiers pas, Les Joujoux, 
madame Delance-Feurgard expose 
des scenes de la vie enfantine , 
toutes empreintes d'une belle cou- 
leur artistique, mais dune execu- 
tion cependant un peu trop lachee. 
Nous voudrions plus de precision 

dans les contours, et de fermete dans le modele. 

M. Paul Delance, qui est en tres grands progres, expose un 

beau panneau decoratif : Les hauteurs de Moutmartre. 







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LA LUTTE 



I 1890 



LA PEINTURE -5 

M. Emile Friant est un flamand du xix° siecle. Comme les 
maitres hollandais, il sait donner a une toile Taspect general d\ine 
oeuvre largement traitee, malgre l'analyse subtile des details. 

M. Friant rTexpose pas moins de neuf toiles. La plus impor- 
tante a pour titre : La Lutte, et represente deux jeunes gens en 
calegons de bain, mesurant leurs forces sur Therbe, au bord d'une 
riviere, en presence de quelques amis vetus , comme eux, d'une 
fagon tres sommaire. CTetait la pour M. Friant un pretexte a peindre 
des carnations en plein air, et il l'a su faire avec beaucoup de talent. 
II etait difficile de mieux exprimer les fines colorations de Tepiderme 
humaine, toute rose de la fraicheur du bain et des caresses de la brise. 

Les autres ceuvres de M. Friant, qui generalement se soucie 
fort peu des cadres demesures, sont de dimensions tres modestes ; 
mais chacune dentre elles se recommande par des qualites d'execu- 
tion de premier ordre, fortes et precieuses a la fois. la Discussion 
politique est un petit chef-d'oeuvre. Jamais Tanalyse de la figure 
humaine ne fut poussee plus loin que dans ce tableautin, auquel, si 
je ne me trompe, sont reservees de brillantes destinees. 

Voici M. Allan Osterlind, Tartiste suedois bien connu, avec trois 
ceuvres importantes : Ombres chinoises , Tuerie de moutons , Orphe- 
lines. Toutes ces toiles, inspirees par un amour sincere et profond de 
la realite, sont largement traitees par un artiste de talent dedai- 
gneux des subtiles analyses des details et desireux surtout d'exprimer. 
par la puissance de la couleur, la physionomie generale des choses. 
M. Osterlind, dont Texposition est des plus interessantes et d'une 
incontestable originalite, est un coloriste dans toute Tacception du 
mot. 

M. Lhermitte expose quatre compositions : Sainte-Claire Deville, 
Repos des moissonneurs, La soif, Les Joins. Ces trois dernieres 
toiles appartiennent au genre champetre que M. Lhermitte afFec- 
tionne par-dessus tout, et il a apporte dans leur execution, qui est 
d'une grande habilete, toute Temotion qu'il sait repandre dans ses 
compositions agrestes. 



7 6 SALON DE 1890 

La toilc representant Sainte-Claire Deville est destinee a la deco- 
ration do la salle des commissions de la Faculte des sciences. L'artiste 
nous fait voir le celebre professeur debout, entoure de ses collabora- 
teurs et de ses eleves, et procedant a une experience dans un des 
amphitheatres de la Sorbonne. On trouve dans cette belle toile 
les memes qualites que dans le Claude Bernard expose au Salon 
de 1889, et destine egalement a la decoration de la salle des com- 
missions de la Faculte des sciences : etude consciencieuse des tetes, 
habile ordonnancement des groupes, realite vivante des attitudes, et 
un respect absolu pour la verite particuliere. On a dit avec raison 
que la direction des Beaux-Arts avait ete bien avisee, lorsque, 
sans enlever M. Lhermitte aux moissonneurs et aux faneurs qu'il 
peint si bien, elle Tavait associe a la decoration des salles de la 
Sorbonne. 

Une mention, en passant, a M. Tournes, pour ses trois toiles : 
Une femme qui se deshabille, Au lever, et le Dejeuner qui, dans 
leur tonalite grise et legerement embrumee, sont pleines d\in charme 
caressant. 

M. Montenard ne peut se decider a faire une infidelite a son ciel 
de Provence. II y est plus que jamais attache, et telle est cette annee 
l'intensite lumineuse des toiles qu'il expose, presque toutes inspirees 
par des vues des environs de Toulon , qu'on eprouve comme une 
sensation de chaleur en les contemplant. Elles rayonnent au Champ 
de Mars de tout Teclat du soleil du Midi, dont M. Montenard est 
decidement le peintre officiel en meme temps que le poetique inter- 
prete. Toutes ses oeuvres, qui sont au nombre de six, sont des plus 
interessantes, mais les Vendanges en Provence meritent une mention 
speciale, car jamais M. Montenard n'avait exprime avec plus d'in- 
tensite que dans cette toile, Tardeur devorante de son soleil d'ete 
provencal, dont les briilants rayons incendient la campagne toute 
baignee de vibrations lumineuses. Dieu ! que les vendangeurs de 
M. Montenard sont a plaindre... 

Les deux panneaux commandes a M. Lerolle pour Teglise Saint- 




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LA PEINTURE 



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Martin, et representant les episodes les plus memorables clu bien- 
heureux patron de cette eglise, sont d'une agreable couleur et dun 
bel aspect decoratif. Nous leur preferons toutefois le Soir, du meme 
artiste, oeuvre tres personnelle ou nous retrouvons tout entier le talent 
de M. Lerolle. Cette composition, d'une conception symbolique, repre- 
sente deux jeunes gens se promenant cote a cote, avec une allure 







amoureusement lente, au milieu d'un merveilleux paysage crepus- 
culaire emprunte a la nature meme, et dans les douces limpidites 
duquel le regard et la reverie se perdent. Les personnages de 
iM. Lerolle ont la meme parure que les premiers habitants du paradis 
terrestre, et la grace de leur attitude est si chaste, Telegance de 
leurs formes si souveraine , qu'il ne peut venir a l'esprit du plus 
pudique des visiteurs de leur faire un reproche de se produire ainsi 



7 8 SALON DE 1890 

en public avec les premiers voiles tres transparents de la nuit pour 
seuls vetements. Cette toile est une oeuvre de haut gout, qui fait 
le plus grand honneur a Teminent artiste qui l'a signee. 

L"exposition de M. Jacques Blanche est des plus importantes. Ce 
jeune artiste a envoye neuf portraits au Champ de Mars. Chacune 
de ces ceuvres est remplie de reelles qualites, et nous constatons 
avec plaisir que M. Blanche se degage peu a peu des terribles 
influences artistiques qui peserent d\in poids si lourd sur les pre- 
mieres manifestations de son talent. Aujourdnui la facture de ce 
peintre est d'une incontestable originalite, et on rechercherait vaine- 
ment, croyons-nous, a rattacher a une tradition quelconque le Por- 
trait du docteur Blanche, d'une execution si vivante, d'un coloris si 
distingue. Ce portrait est, a notre avis, un des meilleurs du Salon 
du Champ de Mars. 

Signalons aussi a Tattention du public les sept envois de M. Gus- 
tavo Courtois. Le plus important et le plus remarquable est, sans 
contredit, la Lisettc de Regnard, dont la gracieuse et souriante 
image ornera, d'ici a quelques semaines, le foyer de TOdeon, qui 
tend de plus en plus a devenir un veritable musee de peinture. 

U 11 futur Loup de mer, de M. Hagborg, obtient un beau succes, 
ct c'est justice, car l'oeuvre est dune belle allure et d\ine rare puis- 
sance. Le futur loup de mer de M. Hagborg est, la chose se devine, 
un apprenti marin. Le peintre nous le represente a la barre d\in 
bateau de peche que la vague secoue. Pres de lui est assis un 
matelot aux larges epaules, un vrai loup de mer, celui-la, qui, la 
pipe a la bouche, se laisse ballotter dans la frele embarcation, avec 
une expression indifferente et here. Et cette attitude pleine de 
confiance du marin donne au mouvement et a la physionomie du 
jeune timonier un vrai caractere de grandeur, fait de la conscience 
de sa responsabilite , et aussi de l'orgueil de ses importantes 
fonctions. Ce petit bonhomme est d'une cranerie etourdissante, et 
M. Hagborg ne s'est nullement trompe en voyant en lui un futur 
loup de mer. 



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UN FUTUR LOUP DE MER 



SALON DE 1890 



LA PEINTURE 79 

Le sujet de M. Hagborg est tres clairement explique dans un 
style plein d'energie et de force. 

Cet artiste expose encore quatre autres toiles, mais ce ne sont, a 
proprement parler, que de tres vivantes etudes rapidement enlevees. 

Le tableau de M. Rixens, Un jour de vernissage au palais des 
Champs-Ely sees, attire vivement r attention du public. Et il ne pou- 
vait guere en etre autrement, car Lartiste s'est tres habilement servi 
de son sujet pour nous presenter, tous reunis dans le savant desordre 
d'une promenade au Salon de sculpture, au milieu des fleurs et des 
marbres, les types les plus connus du Tout-Paris litteraire et artis- 
tique. Lelement feminin tient une bonne place au milieu de ces 
celebrites du jour dont M. Rixens a su fixer, avec un rare talent 
d'observation , les traits, les attitudes et les gestes. M. Rixens 
expose encore d'interessants portraits et une . jolie etude de nu 
intitulee : La toilette, d\ine execution savoureuse et d'un coloris 
charm ant. 

C'est a Interpretation de ce theme : La femme moderne, theme 
inepuisable dans ses nuances, que le maitre beige, Alfred Stevens, 
a consacre la plus grande partie de sa laborieuse et brillante 
carriere artistique. 

II est represente au Champ de Mars par une douzaine de toiles 
parmi lesquelles des marines delicatement nacrees, des paysages aux 
fines colorations , des figures shakspeariennes ; mais il n'a su trouver 
ni clans l'un ni dans Lautre de ces sujets la triomphante inspiration 
qui lui fit jadis fixer definitivement, de son brillant pinceau, les traits 
charmants de ces Contemporaines dont les inoubliables images sont 
cataloguees sous les titres : La jeune Veuve (n° 83g), Une Musicienne 
(n° 842), La Lettre (n° 849) et Les Iris (n" 843), etude interessante 
du pur chef-d'oeuvre qui figure au Musee de Bruxelles , sous ce 
titre : La Bete a bon Dieu. 

Bien qu'italien, M. Boldini refuse absolument de perpetuer dans 
son osuvre le souvenir, d'ailleurs assez solidement etabli, des Titien, 
des Veronese et des Giorgione. On chercherait vainement dans ses 



80 SALON DE 1890 

toiles, empreintes (Tune si elegante modernite, un chaud reflet de 
VAssomption, des Noces de Cana 011 du Concert champetre. M. Bol- 
dini, qui comme le poete, veut boire dans son propre verre, dedaigne 
les lecons de ses illustres compatriotes et prefere, aux somptueuses 
rutilances venitiennes, la modestie des blancs neigeux et des gris 
perle, de lnarmonieuse et discrete union desquels il tire ses plus 
seduisants effets. Le succes considerable qu'obtint M. Boldini a 
l'Exposition de 1889, avec ses portraits de femnies, dune elegance 
si raffinee, vient d'avoir une nouvelle edition au Champ de Mars, 
et la toile qui represente le portrait du peintre M. John-Lewis Brown 
et de sa famille est, a coup siir, une des oeuvres les plus interes- 
santes et les plus remarquees du Salon. 

Sans aboutir pour cela a la charge de son personnage, et sans 
tomber dans le procede caricatural, M. Boldini s'applique a deve- 
lopper dans une juste mesure le trait, Texpression , F attitude, le 
mouvement le plus caracteristique de son sujet, et il arrive, a Taide 
de ce procede systematique, a exprimer avec une etonnante intensite 
de vie et dans toute sa realite, la physionomie de son modele. 

II a applique ses doctrines d'une facon tout a fait victorieuse 
dans le portrait de M. John -Lewis Brown, entrainant sa famille, 
avec un large eclat de rire, dans une course follement rapide et 
qui doit fatalement se terminer par une joyeuse fete. Cette allure 
de noce est singulierement comique. 

La tenue des cinq autres portraits de femmes exposes par 
M. Boldini est moins orageuse. J'allais dire plus officielle , si ce 
qualificatif pouvait jamais s'appliquer a une des figures de Boldini 
ou la fantaisie trouve toujours un petit coin pour sourire. Ici, comme 
dans le portrait de M. John -Lewis Brown, c'est la merae intensite 
d'expression rendue dans une execution tres meditee, a Taide d'un 
pinceau parfois penetrant comme un scalpel. 

Le tableautin qu'il expose sous ce simple titre Etude, et qui 
represente un cocher endormi dans son fiacre au repos, est un petit 
chef-d'oeuvre de facture et de bonne humeur. Le maigre cheval, 










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LA PEINTURE Si 

sorte de rossinante efflanquee, dont Timpatience se trahit par dcs 
attitudes deviees d'un naturel indiscutable, est anatomise avec unc 
impeccable precision de dessin. 

M. Rosset-Granger, dont la maniere semble s'etre sensiblement 
modifiee, et qui parait vouloir introduire plus de plein air et de 
verite dans son ideal, est tres honorablement represente au Salon 
par une serie de vues de Provence. 

M. Guillaume Dubufe, qui a trouve pour l'expression de son 
mystique ideal une execution d'une legerete presque immaterielle, 
expose une grande toile, la Maison de la Yierge, et deux panneaux 
decoratifs, Marguerite au rouet et « .Ire Maria », qui se recom- 
mandent par une couleur distinguee. Ces trois compositions sont 
encaurees dans une serie de vues charmantes prises dans Tile de 
Capri, brillantes etudes vivement enlevees et ou l'artiste trouvera 
de precieux motifs de decors pour ses compositions futures. 

Voici un des artistes les plus originaux, les plus charmeurs, 
les plus troublants , de la jeune generation. Je veux parler de 
M. Eugene Carriere, dont le talent si personnel a fini par s'im- 
poser au public, qui longtemps passa indifferent devant ses suaves 
monochromies, ignorant encore que Tart de la peinture, aussi bien 
que tout autre art, ne doit avoir de formule speciale et que le grand 
peintre est celui qui sait, quels que soient les moyens qu'il emploie, 
donner a sa vision une forme assez suggestive pour que nous ne 
puissions la voir passer devant nos yeux sans ressentir Temotion 
d'art qu'il eprouva lui-meme. 

Que m'importe que M. Carriere ne promene son pinceau que 
dans les gammes des gris , si la precieuse matiere dont il sait 
tou jours enrichir sa ])alette lui suffit pour exprimer son reve et 
pour nous le faire aimer ! Que j'en connais , de peintres fameux 
aujourd'hui qui, comme certains orateurs bavards dont la renommee 
n'est que le resultat trompeur d'une fausse eloquence faite du choc 
bruyant de vaines paroles , se contentent d'un semblant de gloire 
ephemere due a l'espece d'ahurissement produit sur un public 



82 SALON DE 1890 

gobeur par l'exhibition tapageuse de toiles rutilantes et creuses. 
Puisse M. Carriere continuer a poursuivre, dans le pieux recueille- 
ment qui convient a son noble talent, la douce et penetrante 
expression de son ideal si simplement humain, mais qu'il sait tou- 
jours envelopper d'une atmosphere de poesie intime et attendrie ! 
Son ceuvre est une de celles que nous recherchons le plus, et 
nous nous plaisons a oublier dans sa contemplation la froide bru- 
talite des conceptions realistes et 1 nabilete impersonnelle de la plu- 
part des formules modernes. 

Notre embarras serait, croyons-nous, assez grand, si nous etions 
mis en demeure d'indiquer r ceuvre que nous preferons parmi celles 
que M. Carriere expose cette annee sous ces titres divers : Som- 
meil, Tendresse, La Coupe, Jeune fille a sa coiffure, Le Cahier, Le 
Dejeuner. De chacune se degage 1111 charme inexprimable et une 
seule d'entre elles le Cahier, par exemple, suffirait a rendre popu- 
laire le nom du peintre qui l'a signee, chez ceux pour lesquels 
Texpression savante, emue et originale d'une pensee librement for- 
mulee est la veritable ceuvre dart. 

Les envois de M. Jeanniot sont nombreux, mais un seul a une 
reelle importance. (Test celui qui est catalogue sous le n° 5oi, et 
qui porte pour titre : Vieux Menage. Les autres ne sont que de 
charmantes etudes executees avec un profond sentiment de la 
nature, tantot en presence de la nuit tombante, des flots agites de 
la mer, ou du plein soleil sur les champs. Mais le Vieux Menage 
est une ceuvre maitresse devant laquelle nous devons nous arreter 
un moment. 

Le vieux menage de M. Jeanniot se compose, la chose est par 
trop evidente, de deux vieillards, mais de deux vieillards de fort 
grand age, dont le peintre, qui a un ceil d'une extraordinaire pene- 
tration, a analyse tous les traits rides, et rendu, avec une emotion 
communicative, les attitudes cassees et croulantes. Ces deux pauvres 
vieux, deux paysans, dont les durs travaux des champs et les vents 
apres des matins glaces ont deforme les mains et racorni la peau, 



. BESNARD 




VISION D] 



SALON DE 1690 



LA PEINTURE 83 

sont silencieusement assis pres de l'atre. Le peintre a fort bien 
rendu la morne reverie du vieux menage solitaire, et avec beaucoup 
d'art il a su melancoliser encore davantage son sujet en lenve- 
loppant tout entier d'une douce lumiere crepusculaire, d'une lumiere 
presque tombale, aux bleuatres transparences, a travers lcsquelles 
les angles des personnages et des choses s'attenuent pour ne laisser 
voir que des formes vagues legerement estompees par la brune, 
et comme enveloppees d 1 un voile de tristesse. 

C'est la une toile d'une importance capitale, et je ne sais si je 







ne la prefere encore aux Deux Pays, cette delicieuse idylle militaire 
que je regretterai toujours de ne pas voir en bonne place au Musee 
du Luxembourg. 

Nous nous attendions a trouver au Champ de Mars une expo- 
sition plus complete des osuvres de M. Dinet. Etant donne que le 
reglement de la Societe nationale des artistes frangais autorise chacun 
de ses exposants a etre represente au Salon par un maximum de 
dix toiles, M. Dinet pouvait, et cela sans nuire a sa reputation deja 
si solidement etablie, encadrer les trois belles compositions qu'il 
nous montre cette annee, dans quelques-unes de ces brillantes etudes 
d'Orient, ou il a mis tant de soleil, de chaleur et de verite. Ceci dit, 
nous reconnaissons tres volontiers qu'avec son Channeur de viperes, 



84 SALON DE 1890 

son Combat autour d'un sou et sa toile intitulee : Daphnis ct Chloe, 
M. Dinet figure d'une fagon tres honorable au Champ de Mars. 

C'est bien au dela des hauts plateaux algeriens, presque a la 
limite du domaine sablonneux et inhospitalier des Touaregs, dans 
Tardente clarte du desert, que M. Dinet va chercher ses sujets 
inspirateurs. Et il rapporte de ses lointaines peregrinations des com- 
positions d'un aspect tres particulier ou vivent, dans une lumiere aux 
eblouissantes vibrations, des types d'une beaute sauvage inconnue 
dans la reg-ion du Tell. 

Le Charmeur de viperes et le Combat autour d'un sou sont 
pleines de tres originates qualites de composition. Le dessin en est 
vif et serre, et la physionomie de chaque personnage est profonde- 
ment etudiee. 

Dans la toile qu'il appelle Daphnis et Chloe\ M. Dinet, auquel la 
contemplation du desert laisse, parait-il, quelques loisirs pour lire 
les caressants recits du problematique Longus, nous fait assister au 
bain des deux jeunes amants, et cette peinture, d'ou se degage une 
sensation de fraicheur exquise, nous prouve que le pinceau de 
M. Dinet sait exprimer aussi habilement les rondeurs des chairs 
virginales et l'ambiance occidentale , que les peaux tannees des 
Arabes, les plis majestueux de leur bournous et le souffle de feu du 
sirocco. 

M. Dagnan-Bouveret , dont le talent sincere et puissant ne se 
prete guere a Timprovisation, n'a pas eu , sans doute , le temps de 
parfaire clefinitivement une oeuvre d'une importance capitale , depuis 
le jour ou il exposa, avec un succes si retentissant, ses Bretonnes au 
pardon et sa Vierge, douce dans sa lumiere blonde comme une appa- 
rition au clair de lune, ou comme rimage un peu effacee d'une sainte 
de vieux vitrail caresse par le soleil mourant. Mais il a voulu nean- 
moins figurer au Champ de Mars, et il y est represente par trois 
petits tableaux : un Bord de riviere, un portrait d'homme, et le 
Cimetiere de Sidi-Kebir (a Blidah, Algerie), ou Ton retrouve toutes 
les qualites de couleur et de dessin du jeune maitre. 







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LA PEINTURE 85 

Nul artiste n'aura ete plus discute, plus loue, plus conspue et 
plus applaudi que Besnard. Et la chose est facile a comprendre, car 
jamais peintre ne batailla plus audacieusement contre les vieilles 
doctrines et ne produisit d'ceuvres plus propres a seduire a la fois 
les delicats par le charme suggestif de leurs colorations frissonnantes, 
et a horripiler par la savante fantaisie, parfois outree, de leur exe- 
cution, les respectueux admirateurs des formules de convention. 

Les toiles exposees cette annee par cet artiste ne contribueront 
guere, si j'ajoute foi aux propos que j'ai recueillis parmi la foule qui 
les contemplait, a calmer Pirritation des graves partisans des theories 
de Tecole, theories dont Tancien prix de Rome, Albert Besnard, a 
fait depuis longtemps litiere. 

J'ai assiste, devant cette etrange Vision de femme, d'un dessin 
si elegant et dont les chairs satinees, au modele si ferme, sont comme 
habillees par les reflets changeants produits du jeu des lumieres a 
travers les fleurs et les feuillages, a des dialogues pleins de clameurs 
d'orage, et que Besnard n'aurait pu entendre sans tomber foudroye. 
Les memes ereintements, toujours formules par des personnages tres 
apophthegmatiques, se poursuivaient devant ces deux merveilles : 
le Sommeil et Vlnsomnie, d\tn art si raffine et d'une si grande seduc- 
tion. C'est a peine si la critique de ces farouches demolisseurs 
s'attenuait legerement devant la toile intitulee : Une famille , et 
ou Besnard, laissant cependant de cote toute audacieuse recherche 
d'effets nouveaux , fait passer devant nos yeux le radieux spectacle 
d'une superbe reunion d'enfants, qui semblent fleurir sous le regard 
attendri de leur mere. 

Cette scene est vivement eclairee par une porte ouverte sur un 
paysage lacustre et montagneux. Pres de cette porte, dans Tombre, 
se tient le pere, un homme de haute stature, qui ressemble consi- 
derablement a Besnard et qui parait considerer avec un orgueil tres 
legitime le groupe charmant forme par la mere et les enfants. 

M. Duez n'a pas cru devoir livrer cette annee aux regards des 
visiteurs du Salon du Champ de Mars les plus heureuses manifesta- 



86 SALON DE 1890 

tions de son beau talent, et nous n'hesitons pas a Ten blamer, car la 
fete etait assez solennelle pour qu'il cherchat a s'y faire representer 
d'une facon brillante. Noblesse oblige. 

Le portrait dc Georges Hugo nous plait mediocrement. (Test 
une oeuvre sans accent et sans force. Je reconnais que la couleur 
en est distinguee, mais la valeur d'une toile ne depend pas toujours 
uniquement de la qualite dc la matiere , quoi qu'en disent quelques 
factureurs farouches pour qui tout ideal artistique se resume dans 
un etincelant coup de bros.se. Ah ! que nous voila loin des portraits 
de marins que M. Duez nous faisait voir, il y a quelques mois, a 
l'exposition des pastellistes, et dont nous retrouvons encore, dans 
notre souvenir, les vivantes expressions formulees dans un dessin 
si original et si puissant. 

M. Duez expose, a cote du portrait de Georges Hugo, trois autres 
toiles de moindre importance : Le cafe sur la terrasse, une Marine, 
et le Pre en fleurs (Villerville), ou Ton retrouve Thabile interprete 
des jardins fleuris, des rivages herbeux, des mers glauques et 
ealmes de la Normandie, avec tous les jeux habiles de son pinceau 
tour a tour delicat et puissant. 

M. Roll expose cinq portraits et trois paysages. Chacune de ces 
toiles est une tres vivante expression du talent sain et solide de 
Tartiste. Mais, a notre avis, celles 011 les qualites originales de M. Roll 
se manifestent de la facon la plus complete, sont : le Portrait de 
M. Yves Guyot, ministre des travaux publics, et V Enfant avec sa 
bonne (n° 768). Ce sont la deux morceaux de haute maitrise, auxquels 
on peut joindre le remarquable portrait de M. Antonin Proust, que 
Roll expose a la section des pastels. 

Sous ce titre : Mer fnnebre, M. Roll qui est, quand il le veut, 
un tres habile mariniste, expose un efFet de brouillard d'une terrifiante 
majeste. Je ne puis voir cette toile pleine de funebres evocations, 
sans songer a ces dernieres lignes de Pechenrs d'Islande, ce chef- 
d'oeuvre de Pierre Loti : « Tout le temps, des voiles obscurs s'etaient 
agites au-dessus des rideaux mouvants et tourmentes , tendus pour 




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PORT TRAIT DE M'1 E JANE HADING 



LA PEINTURE 87 

cacher la fete; et la fiancee donnait dc la voix, faisait toujours son 

plus grand bruit horrible pour etouffer les cris. » 

M. Edelfelt, dont le talent si franchement original paraissait avoir 
subi depuis quelques annees de facheuses influences, nous revient de 
la Finlande, son pays natal, ou il a retrouve son accent si particulier, 
avec six toiles (portraits et paysages) qui obtiennent, et c"est justice. 
un tres brillant succes. Son Portrait d enfant est un petit chef-d'oeuvre 
dans sa spirituelle execution et dans sa couleur vibrante et argentee. 
et son Coucher de soleil (Finlande), qui a ete, on le devine sans peine, 
inspire par un vif amour du sol natal, est d'une grande majeste et 
d'une profonde poesie. 

M. Louis Picard est avant tout un portraitiste. Sans doute son 
talent a la fois si sincere et si primesautier trouve aussi parfois Toc- 
casion de se manifester avec bonheur dans des sujets de genre, comme 
YInterieur de brasserie et Y Arrivee de la grande echelle de secoitrs, 
mais c"est surtout dans banalyse de la figure humaine que son pinceau 
penetrant se promene avec le plus de puissance et de siirete. Ses 
portraits de madame C. M... et de M. E. Hoschede sont deux oeuvres 
de premier ordre. Nous sommes sans inquietude sur Tavenir de 
M. Louis Picard, et nous nous trompons fort si avant pen ce jeune 
artiste ne se cree pas une situation preponderate parmi les peintres 
contemporains. 

Ce qui caracterise Timportante exposition de M. Gustave Colin, 
qui est represente au Salon du Champ de Mars par onze toiles, c'est 
la brillante intensite du colons. L'art de M. Colin parle haut et clair. 
Sa facture large et fouettee est saine et puissante, et il sait fort bien 
le secret d'operer des mariages heureux entre les plus audacieuses 
couleurs. Chacune de ses toiles est comme un harmonieux concert 
fait de voix tres puissantes. 

M. Colin est un artiste essentiellement original ; sans doute son 
respect pour Gericault et Delacroix doit etre fort grand, mais. a 
notre avis, la critique est injuste lorsqu'elle lui reproche de trop 
s'inspirer de leur maniere, lorsqiLil n'existe entre lui et ces maitres 



88 



SALON DE 1890 



que des affinites artistiques tres normales. J'imagine qu'un jour on 
rendra pleinement justice a Toeuvre de M. Gustave Colin, qui n'est 
pas assez appreciee aujourd'hui. 

M. Jean Beraud est toujours le spirituel peintre anecdotique des 
scenes de moeurs de la vie contemporaine. Son Monte-Carlo est une 
etude curieuse des differents types de joueurs, et il a fort bien rendu 





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les multiples expressions d'anxiete provoquees par le sacramentel : 
<c Rien ne va plus ! » du croupier. Le pinceau de M. Beraud n'a ni 
la chaleur de celui de Gustave Colin, ni la souplesse de celui de 
Carriere, mais, malgre cela, il arrive a des effets d'art d'un grand 
interet, par la precision de son mouvement. 

Les trois peintres allemands Kuehl, Uhde et Liebermann, qui 
sont des habitues fideles de nos expositions parisiennes ou ils ont 
gagne les plus brillants de leurs galons , sont represented au 



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LA PEINTURE 89 

Salon du Champ de Mars par des ceuvres tout a fait remarquables. 

Sous ce titre : Ave Maria, le premier de ces artistes nous montre 
une jeune fille voilee de blanc, s'accompagnant a Torgue, dans une 
eglise tout inondee d'une blanche lumiere, d'une sorte de clarte 
mystique qui donne a la jeune et blanche musicienne laspect dune 
apparition celeste. 

Cette toile charmante est d'une exquise delicatesse de touche et 
dun coloris frais et leger. 

Nous aimons moins, ou pour nous exprimer plus franchement, 
nous n'aimons pas du tout Tautre toile du meme artiste : Interieur de 
ieglise Saint-Jean a Munich. Ici se trouve formule, avec une terri- 
fiante exageration, le systeme dempatement a outrance, qui tend 
depuis quelques annees a se generaliser dans quelques ecoles du 
Nord, et contre Tinutilite et la grossierete duquel nous nous eleverons 
toujours. Ce n'est plus de la peinture, ce n'est plus de fart, c'est de 
la vulgaire magonnerie. 

M. Kuehl, dont le talent naturel est si souple, si leger et si fort a la 
fois, est sans excuses pour son Interieur de I'eglise Saint-Jean a Mu- 
nich. C'est une faute grave que son Ave Maria ne suffit pas a racheter. 

M. Frederic Uhde n'expose cette annee qu'une seule toile ayant 
pour titre : La-has est I'auberge! Mais cette toile est, a notre avis, 
une des meilleures du Salon. Le sujet est emprunte a la vie des 
miserables, et il est exprime avec une emotion communicative. Deux 
pauvres gens, l'homme et la femme, accables sous le poids de leurs 
instruments de travail, se dirigent, appuyes Tun a Tautre, a travers 
une campagne triste et monotone, au milieu des brouillards du soir. 
Une pluie fine comme de la cendre tombe du ciel bas et lourd , 
et entenebre encore ce paysage en deuil, si bien fait pour encadrer 
la misere de ces infortunes, dont la lassitude fait peine a voir. Au 
loin, dans la brume, se detache, lourdement estompee, la silhouette 
d\ine auberge. 11 ctait impossible de mieux exprimer la demarche 
trainante et accablee de Thomme brise par le travail , et aussi la 
tristesse du ciel et de la terre. 



go SALON DE 1890 

Cette toile, clou se cleg-age une si poignante impression de melan- 
colie, est une ceuvre forte qui restera. 

Dans les dunes, de M. Liebermann, est aussi un sujet navrant, 
emprunte au me me ordre de sentiments que celui de M. Uhde. C'est 
encore une peinture tres apre et tres eloquente de la misere humaine, 
et Ton est pris de pitie pour cette vieille en haillons, si osseuse et si 
maigre, trainant violemment, dans un mouvement de colere farouche, 
sa chevre decharnee (toute sa fortune), a travers la dune infeconde 
et sous un ciel de plomb, lourd comme le couvercle d'une tombe. 

11 semble que le souffle ardent de socialisme qui passe en ce 
moment sur la vieille Allemagne, a aussi rechauffe en passant le 
cceur de ses artistes, et fait naitre chez eux une grande pitie pour les 
pauvres gens dont nul discours et nul ecrit ne peut exprimer plus 
eloquemment la misere que les deux remarquables toiles dont nous 
venons de parler. 

Nous voici a la fin de notre travail, et il nous resterait bien des 
sujets a traiter, bien des ceuvres interessantes a analyser. Mais notre 
cadre d'etude est definitivement trace. II ne nous est pas permis 
d'y toucher. Contentons-nous de mentionner ici les noms des artistes 
dont les toiles ont le plus attire notre attention, en regrettant de ne 
pouvoir en dire davantage : Gaston Latouche, dont les quatre toiles : 
les Pivoines, les Phlox, Un jour de fete et le Portrait de sa mere, 
obtiennent un succes de tres bon aloi. M. Latouche est un coloriste 
distingue et original. Quil medite seulement un peu plus sa compo- 
sition. Delort, qui est toujours le peintre habile et spirituel des mon- 
danites retrospectives ; Salzedo , qui expose une bonne toile , tres 
finement observee : Proces en cour d'appel ; Hugo Salmson, dont la 
composition enfantine, intitulee Bataille, est fort remarquee; Carl 
Von Stetten, qui est tres en progres avec la Sceur ainee et les 
Peckers en fleurs ; Anders Zorn, dont Texposition tres appreciee 
comprend une jolie toile de genre, d'un coloris charmant, intitulee 
Ete (Suede), une petite toile, trop modestement appelee Etude 
d'eclairage, et qui est un vrai regal pour l'oeil du connaisseur, plus 



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LA PEINTURE 



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trois remarquables portraits, dont Tun, celui du docteur Antell, obtient 
un grand succes ; citons encore une Pastorale d'Hitchcock ; Dans le 
jardin et la Gardeuse de dindons, de Durst ; les Jcuncs Bretonnes 
cousant et le Soir , de mademoiselle Hitz ; le Froid 1 octobre , la 
Mi-Careme et le Portrait 
de mademoiselle P..., de 
Goeneutte ; les Jeunes 
filles de Zandwoort allant 
a la criee, de Josef Israels ; 
les Derniers rayons en 
Suede , de Carl Larsson ; 
les Marines de Mesdag; 
les jolies toiles sportiques 
et militaires de M. John- 
Lewis Brown ; la Lecon 
de danse, de M. Prinet, 
un jeune peintre du plus 
brillant avenir ; les types 
et les vues d' Orient de 
M. Georges Bretegnier ; 
la belle composition 
symbolique : Vanite , de 
M. Agache; les deux toiles 
d'une execution si sincere, 
de M. Artz : la Petite 

menagere, YAttente; les paysages japonais de M. Louis Dumoulin; 
les portraits elegants de M. Frappa; les En/ants, la Seine apres le 
coucher du soleil, de Roger Jourdain ; les natures mortes de M. Zaka- 
rian et de madame Annie Ayrton ; les belles etudes d'animaux de 
M. Eugene Burnand ; Une bonne histoire, de M. du Puigaudeau ; 
les portraits de mademoiselle Louise Breslau ; les Poissons , de 
M. Dulac... 

Le paysage est aussi fort bien reprcsente au Salon du Champ 




\.FFII B 



9 2 



SALON DE 1890 



de Mars, car bon nombre cTexcellentes toiles sont signees des noms 
de MM. Cazin, Thaulow, Billotte, Boudin, Binet, Cabrit, Damoye, 
Guignard, Iwil, Baron, Flmile Bastien-Lepage, Ekstrom , Jettel, 
Lebourg, Sisley, Le Camus... 

Nous relevons enfin, dans la section des dessins, des aquarelles, 
des pastels et de la gravure, les noms des Madeleine Lemaire, des 
Gaston Latouche, des Jeanne Leroux, des Carl Larsson dont le 
pastel intitule Dans la verdure est une ceuvre absolument exquise, 
des Bethune, des Lhermitte , des Willy-Martins, des Prinet, des 
Jeanne Bosc, des Lewis Brown, des Breslau, des Binet, des Zorn, 
des Bracquemond, des Waltner, des Kcepping, des Le Rat, des Des- 
moulin, des Desboutin, des Boilvin, des Forain, des Paul Renouard. 

Arretons-nous un moment a ces deux noms, car ils sont portes 
par deux artistes dun talent bien prime-sautier et bien personnel. 

M. Jean-Louis Forain expose vingt-trois dessins originaux ayant 
ete reproduits dans le Courrier francais. Ce sont pour la plupart des 
compositions a la plume que Tartiste a relevees de quelques legeres 
teintes d'aquarelle. 

Tous les sujets de Forain, empruntes a la vie reelle, sont inter- 
preted avec une mordante ironic qui, parfois, va jusqu'a la cruaute. 
La formule de Tartiste, rapide, aigue et penetrante, est toujours en 
parfaite concordance avec la legende. Les banquiers ventrus de 
Forain et ses ineffables meres de danseuses prendront sous peu une 
place glorieuse dans rimmortelle phalange des bourgeois de Monnier, 
des Robert Macaire de Daumier et des Vireloque de Gavarni. 

Je n'ai pas de conseils a donner a Forain, mais j'estime qu'avec 
sa verve etincelante, son esprit d'observation et danalyse et sa facture 
rapide, il deviendrait bien vite aussi populaire que les trois grands 
artistes dont jc viens de citer les noms, s'il etendait davantage son 
champ d'etudes et s'il cessait de se cantonner un peu trop exclusive- 
ment dans un monde d'idees accessible seulement a la minorite. 

Jamais la satire n'aura plus de sujets inspirateurs qu'a la fin de 
ce siecle ou le cabotinage triomphe partout, etalant impunement, au 







.H D'UN PANNEAU DECORA! iF POUR L'HOTEL DE VILLE 



SALON 




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LA PEINTURE 



9 3 



milieu de Tecoeurement ge- 
neral, son impudente medio- 
crite. Allons, Forain, aban- 
donnez un moment vos pe- 
tites danseuses et leurs ve- 
nerables meres. Vous avez 
mieux a faire que de nous 
peindre eternellement les 
mysteres de leur existence, 
et vous etes aujourd"hui assez 
fort et assez puissamment 
arme pour qu'on puisse etre 
en droit de vous considerer 
comme « le satirique vengeur 
depuis longtemps attendu ». 
Au moment ou nous ecri- 
vons ces lignes, M. Paul 
Renouard organise, dans les 
galeries du Theatre d'Appli- 
cation, une exposition importante de ses dessins, de ses aquarelles, de 
ses pastels et de ses gravures a Teau-forte. C'est done la que nous 
conseillerons de preference a Tamateur de se rendre pour avoir une 
idee juste du talent si original et si vivant de cet interessant artiste. 
Ajoutons cependant que M. Renouard, considere simplement en 
tant que dessinateur, est tres suffisamment represente au Salon du 
Champ de Mars par les huit compositions a la mine de plomb qu'il 
y expose et qui obtiennent un succes des plus merites. 

Tous ces superbes dessins, pour la plupart empruntes a la vie 
londonienne, et que M. Paul Renouard qualifie trop modestement de 
croquis dans le catalogue, sont d'une execution puissante et spiri- 
tuelle, et retiennent longuement Tattention du visiteur. 

Mentionnons aussi les charmantes compositions enfantines de 
Serret, dont quelques-unes, avec leur leger frottis de pastel, rappellent 







94 



SALON DE 1890 



l'execution de certains crayons de Millet, et les admirables pastels 
du peintre norwegien Fritz Thaulow, ou , avec tine delicatesse de 
touche exquise, un art consomme et une facture des plus originales, 
l'habile artiste a si reellement exprime la blancheur froide de la neige 
et la fraicheur murmurante des gaves. 

Le rez-de-chaussee du palais de Tlndustrie est, il faut le recon- 
naitre, un merveilleux emplacement pour une exposition de sculpture. 
La blancheur des marbres y resplendit de tout son eclat, dans une 
lumiere douce et enveloppante, sous la caresse de laquelle les details 
les plus delicats des modeles apparaissent dans toute leur valeur. 
Cest pour cela sans doute que parmi les dissidents les sculpteurs 
sont encore peu nombreux, et les hesitations, d'ailleurs assez legi- 
times de ceux qui persistent a exposer au palais des Champs-Elysees, 
persisteront, croyons-nous, tant que les organisateurs de l'exposition 
du Champ de Mars ne trouveront pas, pour leur exposition de 
sculpture, une place moins defavorable que la galerie circulaire du 
dome du palais des Beaux-Arts. 

Reconnaissons toutefois que si la plupart de nos statuaires sont 
demeures fideles a la Societe des artistes frangais, il en est de fort 
remarquables qui font partie du groupe, ou pour mieux dire de Tarmee 
des dissidents. 

Citons en premiere ligne deux maitres : Auguste Rodin et Dalou 
qui, parmi un certain nombre de projets ou se trouvent en germe 
des ceuvres de premier ordre, exposent deux marbres superbes : 
Tun une Danae d'un mouvement inoubliable, Tautre un buste de 
M. Floquet, plein de vie et d'une execution irreprochable. Rodin 
expose, en outre, un superbe buste de femme (argent), un torse en 
bronze un peu trop renouvele de Tantique, une vieille en bronze 
affreusement attristante dans sa nudite macabre, et des esquisses 
empruntees sans doute a la foule dolente de sa « Porte de TEnfer ». 

Citons aussi MM. Baffler et le sculpteur beige Constantin Meunier, 
qui exposent une serie de bronzes du plus grand caractere ; Desbois, 
dont le groupe (platrej la Mort, d'un realisme si effrayant et d'une 



J ISRAELS 




JEUNES FILLES DE ZANDWORT AL1 ANT A LA CRIEE 



SALON DE 18 9 




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LA SCULPTURE 9 5 

si puissante execution , fait passer un frisson chez le spectateur ; 
Alfred Lenoir, qui a fixe dans le marbre, avec un rare talent, les 
traits d'Honore Daumier et d'Edmond de Goncourt ; ce buste de 
Daumier qui est dune parfaite ressemblance figurera bientot au 
musee de Versailles a cote de celui de Gavarni qui vient d'etre 
execute par le sculpteur Injalbert. 

L/administration des Beaux-Arts s'est honoree en commandant a 
deux statuaires de valeur les portraits de ces deux grands artistes, 
et en decidant qu'ils seraient places dans la glorieuse phalange des 
bustes du musee de Versailles. Mais la consecration officielle du 
talent si frangais de nos deux plus illustres peintres satiriques ne 
sera complete que lorsqu'une place d'honneur sera faite, au musee 
du Louvre, a quelques-uns de leurs meilleurs crayons et a quelques- 
unes de leurs plus brillantes aquarelles. 

Cordonnier, dont les bustes de femmes sont si pleins de grace 
dans leur execution distinguee; Le Due, qui s'affirme corame un de 
nos premiers sculpteurs animaliers ; Ringel dlllzach qui, a Texemple 
de David d' Angers, a entrepris de perpetuer la memoire de ses 
contemporains dans des medallions de bronze, et il s'acquitte de sa 
tache avec un rare talent ; Michel-Malherbe, un tout jeune, qui est 
en voie de prendre place parmi les premiers, et dont la Derniere 
nymphe obtient un tres honorable succes ; Charpentier (Alexandre), 
dont le bas-relief en marbre : Jeune mere allaitant son enfant, est 
d'une expression si vivante dans Thabile legerete de son execution. 

Mentionnons aussi Mere et enfant (buste platre), une exquise 
Statue d'une fillette (faience), de madame Charlotte Besnard, et la 
Femme de marin, masque bronze d\m tres beau caractere, de M. Jean 
Cazin... 

Et maintenant disons avec notre cher maitre et ami Paul Mantz, 
qui nous pardonnera, sans doute, de lui avoir emprunte cet epilogue 
ou se trouve si bien resumee notre pensee : « La Societe nationale des 
Beaux-Arts vivra. Son premier succes demontre qu'elle a de surs 
elements de recettes, et elle est d'ailleurs menee par de bons esprits, 



96 



SALON DE 1890 



qui rfont pas besoin de nos conseils. Pour bien faire, il lui suffit de 
restcr fidele a son principe. Si elle ne doit pas etre une association 
trop severement fermee, elle ne saurait non plus s'ouvrir au premier 
venu. Le liberalisme ne doit pas degenerer en camaraderie aveugle 
et a Texces complaisante. Pas de faiblesse, si Ton veut eviter Tencom- 
brement. 

« Quelque chose nous manquait : des expositions restreintes, choi- 
sies et bien amenagees. La Societe nationale peut nous les donner. 
Au lendemain du succes qu'elle vient d'obtenir, bien des candidats 
vont assieger son seuil. Si elle veut se maintenir dans la bonne voie 
et continuer a constituer une elite, la Societe devra se montrer severe 
et presque feroce contre les mediocrites envahissantes. » 

ARMAND DAYOT. 




LISTE DES RECOMPENSES 



SECTION DE PEINTURE 



Medaille d'Honneur. 
M. F. -Louis Francais. 

Premiere Medaille. 

M. A. DE RlCHEMONT. 

Deuxiemes Medailles. 

MM. M. Le Liepvre, H. Rachou, H. 
Fournier, E. Carpentier, M. Bompard, F. 
Gueldry, P. Franc-Lamv, A.-C. Mengin, 
E. Yarz, E. Chigot, A. Beauvais, A. Pe- 
zant, A. -A. Lambert, P. Bertrand. 

Troisiemes Medailles. 

MM. E. Clary, E. Michel-Lancon, P. 
Peel, M me H. Le Roy-d'Etiolles, C. Rojas, 
L.-C. Massaux , F. Nardi, J. Van Beers, 

J. ROUFFET, C. QuiNTON, C. BOURGONNIER, 

E.-W. Grier,W.-H.-Y. TlTCOMBE, S. Bosch- 
Reitz, L. Simon, J.-L. Stewart, F. Du 
Mond, F. Humbert, A. Lynch, J. Boquet, 
P.-H. Flandrin, L.-P. Sergent, U. Checa, 
H.-J.-J. Richir, A. Grison, P. Buffet. 



Mentions honorables. 

MM. A de Kossak, H. Pinta, L.Wolles, 
A. Collin, L. Corinth, E.-E. Lemenorel, 
J. Paterson, G.-L. Dennery, J. Van Bies- 
broeck, C.-H. Franzini d'Issoncourt, E.- 
M.-J. Lomond, M" e M. Carpentier, C. Bitte, 
J. Veber, A.-C.-L. Lavalley, E.-P. Merite, 
T. Bastet, C.-C. Curran, E. Girardin, E. 
Van Hove, F.-P. Vinton, L.-M. Pierrey, 
M"e j. Berthauld, J. -P. Heron, W. Lee, 
L. Gagneau, E. Azambre, G. Belleroche, 
L.-F. Kowalsky, R. Hall, A. Herter, P. 
Bellet, Didier-Pouget, J. Ricci, P. Gomez, 
E. Trigoulet, M. Perret, G.-O. Desval- 
lieres, F. Berne -Bellecour, C. Fouque- 
ray, T. Doat, O. Guillonet, M m « J. Chop- 
pard-Mazeau, G. Charpentier, L.-A. 
Tourny, A. Delaistre, A. Le Mayeur, G. 
Marechal, G. Neymark, H. Royer, M" e B. 
Pallick, F. Maglin, J.-W. Cunningham, C. 
Gosselin, J. Enders, J.-G. Bondoux, A. 
Gros, R.-C.-W. Bunny, A. Piot. 



SECTION DE SCULPTURE 



Premieres Medailles. 
MM. F.-M. Charpentier, D. Puech. 

Deuxiemes Medailles. 

MM. H.-D. Gauquie, G.-E.-B. Pech, E. 
Dolivet, L.-D. Mathet, P. Rambaud, H. 
Icard, G. Tonnellier, A. Borrel. 

Troisiemes Medailles. 

MM. J. Renaudot, H. Vidal, A.Teixeira- 
Lopes, A. Larroux, R. Larche, G. Reci- 
pon, D. Fosse, A.-C. Forestier, B. Caniez, 
E. Dagonet, C.-P. Lancelot. 



Mentions honorables. 

MM. E.-A. Stewardson, E.-M. Berges, 
T.-F.-dAraujo Costa, P. Devaux, C. Mas- 
son, J. Masson, T.-L.-C. Tholenaar, T.-H. 
Bouillon, D. Tilden, D. Campagne, J. Le- 
normand, J. Belin, G.-R. Fouace, F. Gil- 
bault, C.-H. Theunissen, G. Van der 
Straeten, M" e T.-A. Ruggles, H. de Mon- 
court, C.-E. Dallin, G. Mitchell, L. Tha- 
rel, M me N. Coutant, E. de Laheudrie, 
Mme p. Maillot, A. Van Beurden, M" e N. 
Petersen, F. Richard, J. -P. Brateau, S.-I. 
Kulle, E.-T. Jamain, E. Dropsy. 



9» 



LISTE DES RECOMPENSES 



SF.CTION D ARCHITECTURE 



Medaille d'Honneur. 
M. G.-F. Redon. 

Premieres Medailles. 
MM. L. Fournereau, A.-A.-L. Marcel. 

Deuxiemes Medailles. 

MM. L.-J. Ridel, H.-J.-B. D'Espouy, 
H.-L. Laffillee. 



Troisiemes Medailles. 
MM. A. Conin, L.-M. Cordonnier, H. 
Toussaint, J. Laborey, R. Moreau, H. 
Schmit, E.-R. Le Ray. 

Mentions honorables. 
MM. L. Benouville, C. Breffendille, 
G. Cousin, G. Demay, M.-L. Destors, F.-A.- 
A. Dupuis, E.-A. Forget, E. Garnier, T. 
Lambert, C. Lichtenfelder, G.-E. Mal- 
gras, A.-P.-V. Tellier, L. Viraut. 



SECTION DE GRAVURE ET LITHOGRAPH1E 



Medaille d'Honneur. 
M. A.-F. Laguillermie. 

Premiere Medaille. 
M. G. Levy (burin). 

Deuxieme Medaille. 
M. A.-F. Milius (eau-forte). 

Troisiemes Medailles. 

MM. M.-H.-F. Rapine (burin) ; C. Giroux, 
C.-B. de Billy, L.-V. Ruet (eau-forte); J. 
Tinayre, G. Baudouin , M lle M.-J. Jacob, 
E.-L. Derbier (bois); L.-J. Fuchs, A.-L. 
Hermant, H.-N. Dugourd (lithographie). 



Mentions honorables. 

MM. E.-J. Sulpis, W. Barbotin, A. 
Nargeot, E.-M.-L. Chiquet (burin) ; C.-A. 
Coppier, H.-L. Martin, L. Lambert, E.-A. 
Rudaux, A. Coret, R.-A. Brisse (eau-forte) ; 
Perrichon fils, E. Anne, M lle J. Leluc, H. 
Joffroy, C. Romagnol, E. Florian (bois) ; 
A. Bernast, L.-L. Voisin, H.-P. Dillon, J.- 
G. Dubois -Menant, A. -C. Benard (litho- 
graph ie) . 

Prix Marie Bashkirtseff. 

M. P. Bertrand. 

Prix de Raigecourt-Goyon. 

M. A. Guery. 



ACQUISITIONS DE L'ETAT 



PEINTURE 

MM. Beauverie Peche de I'Etang du Palais, pres Fleurs. 

Bertrand (P.) Le Pradon ; environs d'Hyeres. 

Billotte (R.) La Neige, a la porte d'Asnieres. 

Binet Le Soir. 

Blayn (F.j Repas du soir ; Villerville. 

Bompard (M.) Les Bouchers de Chelma. 

Boudot Vergers a Hyevre ; fin d'octobre. 

Bourgogne Fleurs, Fruits d'automne. 

Bourgonnier Les Ciseleurs. 

Brown (J. -L.) Before the start. 

Busson Les Abois. 

Caille (L.) Pres de I'Atre. 

Casile Entree des nouveaux ports, a Marseille. 

Cesbron L'Art domine tout. 

Chigot La Priere du soir. 

Dameron La Seine, an Petit- Andelys. 

Dantan Une Serre en construction. 

Darien Le Quai du Louvre, a Paris. 

Dauphin Un coin du vieux Toulon. 

Desliens (MUe) j\ u Pnntemps. 

Desgoffe Casque circassien. 

Didier-Pouget Les ajoncs. 

Diranian L'Appel ; an bord du Lot. 

Dupre (J.) La Vache blanche. 

Fouace Ma peche. 

Girardot Terrasses a Alger. 

Gosselin Lisiere de la foret d'Arques. 

Hall (R.) La classe manuelle. 

Hareux . . •. La Rentree a ietable ; effet de nuit. 

Harrison Paysage ; riviere. 

Jacquin Automne. 

Jeanniot Vieux menage. 

Jolyet Avant le diner. 

Joubert La Seine, a Pont-de-l'Arche. 

Jourdeuil Derniers rayons de soleil. 

Laissement Le pere Charles. 

La Touche Les Phlox. 

Lecomte (P.) Un coin de Saint-Servan. 

Lefebvre(C) Autour d' une Mare. 

Leliepvre La Loire. 

Lepere Apres I'orage ; le Vieux bachot. 

Le Poittevin Les Toiles d'araignee. 

Lequesne La Legende de Kerdeck. 

Leyendecker htude. 

Marec La veillee. 

Martin (E.) Le relai, en Provence. 

Martin (H.) M. le President de la Republique a Agen. 

Masure Soir d'ete, a Wimereux . 



,00 ACQUISITIONS DE L'ETAT 

MM. Mengin Meditation. 

Mesdag Avant I'orage. 

Moisson Lever de lune. 

Nardi La rade de Toulon ; mistral. 

;\ ( >zai Matin d'automne. 

Olive Martigues ; cote de I'etang de Berre. 

Parrot-Lecomte Un coin de l Atelier de Ch. Meissonier Jils. 

Peraire (P.) Le Marais ; environs de Corbeil. 

Pille La Messe, a Pavant (Aisne) 

Poilleux-Saint-Ange. . . . Une prise de voile. 

Point (A. I Joie des choses. 

Quignon La Moisson. 

Quost Fleurs de Paques. 

Realier-Dumas Enfants dans un tableau. 

Richemont (de) Le Reve. 

Rosset-Granger Cache-cache. 

Rouby Fleurs. 

Saint-Germier Une Porte de Saint-Marc, a Venise. 

Saintin (H.I Soir d'hiver. 

Sauzay Les lavoirs bleus, a Villeneuve-la-Garenne. 

Schuli.er Soleils ; fin d'ete. 

Skredsvig Villa Baciouchi, pres Ajaccio. 

Tauzin Paris en 1889, vu de la terrasse de Meudon. 

Thiollet La Recolte des monies. 

Toudouze Fleurs d'automne. 

Vauthier Saint-Denis ; la Fosse aux Anglais. 

Zakarian Prunes et Verre de vin. 



DESSINS, CARTONS, ETC 



MM. Prinet Le Petit quadrille, pastel. 

Simon (M" e ) Attribut de musique, aquarelle. 

Tourny Fcole de tapisserie, aux Gobelins, pastel. 



SCULPTURE 

MM. Aizelin Judith, statue bronze. 

Astanieres (d'j Exoriane, statue platre. 

Barthelemy Pastourelle du faune, statue marbre. 

Basly (de) Dalayrac, buste marbre. 

Bastet Parrocel, buste marbre. 

Bayard de la Vingtrie. . . M. de Sacy, buste marbre. 

Boisseau Labiche, buste marbre. 

Boucher A la Terre, statue platre. 

Capellaro Destouches, buste marbre. 

Carlier Gilliatt et la pieuvre, groupe marbre. 

Charrentier La Chanson, statue marbre. 

Dagonet La Nuit, statue platre. 

Dami't La Jin d'un Reve, statue marbre. 

David (A.) La Chevre Amalthee, camee. 

Demaille Jeune Fille tressant une couronne, statue marbre. 

Dumilatre Monument de Croce-Spinelli et Sivel, groupe platre. 

Fosse Ali^ard, buste marbre. 

Gardet Tireur d'arc, statue marbre. 



ACQUISITIONS DE L'ETAT 101 

MM. Gaul a rd Gallia, statuette topaze. 

Gauquie Satyre et Bacchante, groupe platre. 

Geoffroy Lion et Lionne. 

Gerome Tanagra, statue marbre. 

Houssay (F.) Fluteuse, bas-relief cire. 

Icard L'Araignee, statue marbre. 

Injalbert Gavarni, buste marbre. 

Larche Thomas Corneille, buste marbre. 

— Jesus en/ant, statue platre. 

Lefeuvre (A.) Pour la Patrie, groupe marbre. 

Lefevre (C.) Dans la me, groupe platre. 

Lefevre-Deslonghamps . . . Aluse eploree, statue platre. 

Lemaire Venus, statue platre. 

Duguesclin, statue bronze. 

Levasseur Apres le combat, groupe marbre. 

Loiseau Bcaumarchais, buste marbre. 

— Adieu ! groupe platre. 

Marqueste Persee, groupe marbre. 

Mathet Oreade, statue platre. 

Mathieu-Meusnikr Jacques Despars, buste marbre. 

Mayer (N.) Re'veil, statue platre. 

Meunier Marteleurs, figurine bronze. 

Debardeurs, figurine bronze. 

Michel (G. ) La Paix, statue pierre. 

Michf.l-Malherbe La derniere Nymphe, statue platre. 

Peene Kreut^er, buste marbre. 

Ple Strasbourg, buste platre. 

Puech La Sirene, groupe marbre. 

Renaudot Diane, statue marbre. 

Richer (P.i Le premier Artiste, statue platre. 

Roulleau Le'da, groupe marbre. 

Schroeder Science et Mystere, statue marbre. 

Tournois Michel Auguier, statuette platre. 

Vernier La Conference ouvriere de Berlin, plaquette bronze. 



ARCHITECTURE 
Fournereau Ruines Kmers, 7 chassis. 



TABLE DES MATIERES 



Le Salon de 1890. — La Peinture 1 

— — La Sculpture 53 

Societe nationale des Beaux-Arts. — La Peinture 65 

— — — La Sculpture 94 

Liste des Recompenses au Salon de 1890 97 

Acquisitions de l'Etat au Salon de 1890 et a la Societe nationale des Beaux- 
Arts gg 



TABLE DES GRAVURES 



PEINTURE 



Pages. 

Anderson (A.) 8 

Bacon (H.) 12 

Beraud 88 

Bernier (C.) 14 

Besnard 82* 

Beyle (P.) 3j 

Billet (M»° A.) 8* 

Billet (P.) 42" 

Binet 92 

Boldini 68 

Bompard (M.) 12 

Bonnat (L.) 2 

Boutigny (E.) 34 

Breton (Jules) 3o 

Brouillet (A.) 17 

Brunet 5o* 

Burnand 73* 

Butler (El.) 32' 

Caille 5 1 

Carolus-Duran 68 

Chaplin (C.) 4* 

Checa 24 

Chigot (E.) 48 

Cogghe 52 

Courtois 74 

Debat-Ponsan 46* 

Delachaux 5o 

Delort 90* 

Detaille (E.) 22 

Deyrolle (T.) 3o* 

Dinet 84 



Dubufe 80 

Dup're (Julien) 26 

Feyen (E.) 44 

Firmin-Girard 94 

Flameng (F.) 42 

Francais (L.) 2 

Friant 74 

Gardner (M"e E.) 6 

Gerome (J.-L.) 16 

Gervex 70 

Grolleron 32' 

Gueldry (J.) 32 

Hagborg 78' 

Haquette (G.) 40 

Henner (J. -J.) 4 

Hitchcock 71 

Howe (W.-H.) 26 

Israels 94 

Iwill 66' 

Jourdain Roger y~ 

Kaemmerer (P.) 38 

Kuehl 88 

Leloir (M.) 32 

Lerolle j6 

Lhermitte 74 

Lobrichon 6 

Luminals 35 

Lunois (A.) 38 

Lynch (A.) 4 

Maillard (E.) 20 

Maillart (D.) iS 



y 



104 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Mcsdag 92* 

Montenard 88 

Moreau (A.) 21 

Morot (A.) 44 

Muenier j3 

Munkacsy 28 

Normann (A.) 20 

Outin (P.) 42 

Paris (A.) 9 

Pelouse (L.) 46 

Penne (O. de) 10 

Perret (Aime) 86 

Pierrey (M.) 36" 

Puvis de Chavannes 83 

Richemont (de) 36 

Rixens 78 



Pages. 

Rochegrosse (G.) 18 

Roll 86" 

Roy (M.i 3 4 * 

Sain 66 

Salmson 82 

Salzedo qo 

Scalbert (J.) 36* 

Stevens 80* 

Swan (J.i 27 

Tattegrain (F.) 48 

Tavernier (P.) 10' 

Vayson (P.) 40' 

Villa (E.) i6* 

Vuillefroy (F. de) 14* 

Watelin (L.) 7 



SCULPTURE 



Baffler 91 

Barrias 53 

Chapu 5~ 

Dalou q3 



Falguiere 54 

Gerome (J.-L.) 54' 

Mercie 60 





Date Due 




1 














































































































































Form 335— 40M— 6-40 



708.4 P232S 1890 
LOCKED STACKS 



57272